LA DISTINCTION
Vie des lettres romandes

Sommaire:


- Documents exceptionnels: guerre de position dans les Lettres vaudoises


- Renvois d'ascenseurs: une revue littéraire locale


 

Guerre de position dans les lettres vaudoises

(La Distinction n°52, 10 février 1996)

Préambule

«Or, ces deux romans, si parallèles, que l'éditeur Bernard Campiche fait paraître simultanément, sont tragiquement dépourvus d'humour, mais pas de narcissisme (...). Il y a quelque chose d'indécent dans cette mise en scène égotiste. Simple coïncidence ou phénomène de contagion: voici deux belles plumes journalistiques qui se sont cassé le bec sur les écueils de la fiction.»

Cette simple opinion, publiée par une journaliste (Bernadette Pidoux, dans L'Hebdo du 9 novembre 1995), a suscité une vague de réactions sans aucun rapport avec l'intérêt que présentent les deux ouvrages en question (Gilbert Salem, Le Miel du lac, 209 p., Jean-Louis Kuffer, Par les temps qui courent, 199 p.).

Toujours soucieuse de faire connaître à ses lecteurs la vie et les moeurs littéraires locales, La Distinction publie -en exclusivité et avec de nombreuses infographies- une partie des missives et des interventions déclenchées par cet intolérable exercice de la liberté de critique.

Où irions-nous si, à la suite de cette affaire, d'aucuns se mettaient à parler des éditeurs d'ici comme n'importe où ailleurs dans le monde, à négliger la mission patriotique et sacrée qu'ils incarnent, à lire leurs auteurs, fêtés, honorés et primés, en se demandant ce qu'ils ont à nous dire, à en commenter les ouvrages, à en juger la valeur réelle, sans tenir compte de leur pouvoir d'influence ou de nuisance, voire horribile scriptu à se demander si vraiment la littérature romande présente un quelconque intérêt?

La Distinction

Chronologie des événements

9 novembre 1995

parution de l'article de Bernadette Pidoux dans L'Hebdo.

9 novembre 1995

lettre de J.-L. Kuffer à Bernadette Pidoux, copie à J.-C. Péclet, rédacteur en chef de L'Hebdo [1]

9 novembre 1995

lettre de Jacques-Etienne Bovard à L'Hebdo [2]

9 novembre 1995

lettre de Bernard Campiche, éditeur, à Michel Audétat, journaliste à L'Hebdo [3]

10 novembre 1995

intervention de Jacques Chessex, dédicataire du livre de Gilbert Salem, au Crachoir pour dénoncer le scandale de cette critique

12 novembre 1995

téléphone de Jacques Chessex à J.-C. Péclet

12 novembre 1995

téléphone de Jacques Chessex à Michel Audétat

12 novembre 1995

téléphone de Jacques Chessex à Ph. Barraud, auteur d'un livre publié chez Campiche en 1994

12 novembre 1995

lettre de Jean-Louis Kuffer à Michel Audétat, copie à Eric Hoesli, alors futur rédacteur en chef de L'Hebdo [4]

13 novembre 1995

article de René Zahnd sur le livre de Gilbert Salem dans 24 Heures [5]

18 novembre 1995

article de Michel Caspary sur le livre de Jean-Louis Kuffer dans 24 Heures [6]

1. lettre de Jean-Louis Kuffer

Bernadette Pidoux
Exécutrice des
basses oeuvres
de L'Hebdo

Lausanne, le 9 novembre 1995

Ma pauvre vous,
Ces quelques mots pour vous dire que la saleté que vous avez commise déshonore et votre journal et votre nom - pauvre Gil -, et la profession dont vous usurpez les pouvoirs. La caricature imbécile à laquelle vous réduisez mon livre, sans l'avoir lu, me fait certes du tort auprès des lecteurs, auxquels vous mentez effrontément, mais vous vous trompez en les croyant vos semblables en incurie et en méchanceté, en muflerie insensible et en mesquinerie obtuse. De nombreux témoignages de gens sincères me prouvent déjà que ce que j'ai tenté de restituer dans ce récit ne se réduit pas à ce que vous en dites de si minable, et le seul plaisir d'écrire, et la beauté des choses, et la bonté des êtres m'ont déjà fait oublier votre mauvaise foi de besogneuse stérile.

Jean-Louis Kuffer
Copie à Jean-Claude Péclet
Responsable des Basses Oeuvres de L'Hebdo

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La représentation spatiale du débat
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2. lettre de Jacques-Etienne Bovard à L'Hebdo

L'Hebdo
Courrier des lecteurs
Pont-Bessières

Carrouge, le 9.11.95

Que Mme Bernadette Pidoux n'aime ni Le Miel du Lac ni Gilbert Salem, ni Par les Temps qui courent ni Jean-Louis Kuffer, c'est son droit. Mais sa tâche, en qualité de «critique littéraire» ne consiste-t-elle pas à nous parler des livres et des auteurs avec un minimum d'objectivité, pour ne pas dire de simple bonne foi? Or son article du 9.11.95 est conçu dans l'intention unique de nuire aux oeuvres citées en faisant le plus de mal possible à leurs auteurs, et cela dans un mépris souverain de la vérité. A titre de simple abonné, je suis donc fâché qu'on se paie ma tête ; en tant qu'écrivain, je suis scandalisé que des propos à la fois si bas et erronés aient pu être répandus ainsi dans toute la Suisse.
Le Miel du Lac est exactement le contraire d'un livre «platement journalistique» en ce qu'il ne cesse de douter de lui-même, de se nuancer, de s'approfondir avec courage sur les ambiguités [sic] d'un personnage fragile, à mille lieues en tout cas des certitudes confortables de Mme Pidoux, et le prétendu «aigri» Jean-Louis Kuffer manifeste en chaque ligne de son Par les temps qui courent une ironie à la fois enjouée, sèvère [sic] et néanmoins roborative à son propre égard qui est diamétralement opposée à «l'égotisme indécent» dont fait preuve derechef Mme Pidoux par son inqualifiable myopie. En effet, occupée à repérer des «clés» et des noms de cafés lausannois, elle n'a rien vu du drame profond que présentent ces deux livres, rien vu de leur souffrance (la mort d'un père, le regret des amis morts, la douleur de ne pas s'aimer, la solitude, l'attirance du suicide, etc), rien vu de l'humour, pourtant, qui élève l'un et l'autre texte au-dessus de toute macération, rien vu de la force, de l'art qu'il a fallu pour les écrire.
Passe encore pour l'incompétence! Mais Mme Pidoux veut assassiner, et c'est là qu'elle devient simplement indigne, avant de sombrer dans le ridicule. Signalons-lui qu'avant de prétendre tuer, en littérature, il faut posséder trois choses: des arguments, et les siens sont nuls ; un style, et le sien fait un petit bruit de rongeur ; une oeuvre derrière soi, et la sienne, on l'espère toujours pour savoir enfin ce que c'est que d'écrire des romans.

Jacques-Etienne Bovard

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3. lettre de Bernard Campiche à Michel Audétat

Yvonand,

le 9 novembre 1995

Je suis écoeuré par l'article de Bernardette [sic] Pidoux sur Le Miel du Lac et Par les temps qui courent. Je ne l'avais pas été par son article très sévère sur L'Anneau rouge.
Je considère, et je suis loin d'être le seul, Le Miel du Lac comme l'un de mes meilleurs livres, l'un des plus originaux et des mieux «écrits», ce d'autant qu'il s'agit d'un premier roman. Quant au livre de Jean-Louis Kuffer, le texte intitulé Tous les jours mourir m'apparaît comme un texte magnifique, consacré à la mort ordinaire (j'ai d'ailleurs le mauvais sentiment que la lecture de Bernadette Pidoux n'est pas parvenue à la page 113, ce qui serait inadmissible. En fait, seuls deux textes - sur sept - font allusion à la profession de journaliste).
J'ai entière confiance pour l'avenir, mais je suis indigné que l'on frappe aussi bas.

Bien cordialement,
Bernard

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La représentation éditoriale du débat
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4. lettre de Jean-Louis Kuffer à Michel Audétat

Estimable confrère
L'Hebdo

Lausanne,

le 12 novembre 1995

C'est avec un mélange de grande stupéfaction et de grande colère, puis de grande tristesse, que j'ai lu jeudi dernier, dans L'Hebdo, l'article immonde qui a été consacré par Mademoiselle Bernadette Pidoux au premier livre de Gilbert Salem et au mien. Tant par l'amalgame de deux ouvrages, dont l'essentiel de la substance est profondément individualisé et donc distinct, que par la manière de faire, d'une scandaleuse malhonnêteté intellectuelle, Mademoiselle Pidoux s'est écartée des voies de la critique littéraire pour donner dans la désinformation la plus malveillante. Cet article la déshonore et déshonore votre journal, outre qu'il les ridiculise.
Je t'ai rappelé mon estime amicale en te dédicaçant mon récit (qui n'est aucunement le roman que prétend Mademoiselle Pidoux), car je suis sensible à l'attention minutieuse avec laquelle tu lis les livres dont tu parles. Tu sais la somme d'heures et de peine que représente la composition d'un livre. Pour ma part, ce n'est pas dans les fumées vaseuses imaginées par l'oiselle Pidoux que j'écris, mais à la première heure, bien avant l'aube, et c'est une grande joie de chaque jour, mais également un combat difficile. L'écriture n'est pas pour moi le petit défouloir minable que prétend Pidoux, mais une activité première dans laquelle je m'investis de plus en plus. De surcroît, ce nouveau livre avait pour moi une signification particulière, marquant un tournant existentiel et littéraire à la fois. Ma rupture d'avec L'Age d'Homme, représentant la fin d'une grande amitié et d'une belle aventure, m'a été extrêmement pénible, et durant de longs mois. Or la rencontre de Bernard Campiche, qui a accueilli mon manuscrit avec autant de coeur que d'attention sourcilleuse, ajoutait un air de renaissance à un livre qui se veut le filtrage poétique de multiples expériences. C'est pourquoi l'article de B.P. m'a paru si injuste, à la fois à mon endroit et pour le travail éditorial de Bernard Campiche, d'un sérieux que je n'ai jamais rencontré dans la profession.
En tant que critique littéraire attentif à ce qui se fait dans ce pays, j'ai été très choqué, en outre, par le fait que le premier roman de Gilbert Salem soit présenté avec tant de ladrerie et de méchanceté. Je ne prétends pas que nous autres, gens du sérail, ayons droit à un traitement spécial. Il m'est arrivé d'être sévère à l'endroit de confrères, voire d'amis proches, et j'aurais tout à fait admis qu'un lecteur de ta qualité me fasse des remarques sur la composition de mon livre ou sur son écriture. Sans être masochiste, j'ai constaté que les seuls jugements qui m'ont fait avancer jusque-là étaient ceux qui désignaient mes insuffisances. De la même façon, j'aurais trouvé naturel qu'on relève les défauts du livre de Gilbert Salem, après avoir souligné au moins les grandes qualités de coeur et de ton du Miel du lac, dont l'écriture n'est en rien journalistique (ou alors vive le journalisme!), mais se signale au contraire par une respiration toute personnelle et un charme, une subtilité dans le choix des mots, un mélange rare de lucidité mélancolique et de gaîté, de sensibilité et de gouaille. Que P. ne trouve pas d'humour dans mon livre est une chose dont tu jugeras par toi-même. En revanche, je puis témoigner que la première qualité du Miel du lac est un humour délicieux, qui rappelle à la fois le bonheur triste de Calet et la malice lyrique de Vialatte. Mais le ton de Gilbert Salem n'a rien d'un emprunt: son livre est d'une authenticité personnelle qui a ému déjà beaucoup de ses lecteurs.
En prétendant que Le Miel du lac et que Par les temps qui courent sont des romans «sur» notre petit milieu journalistique, l'on se moque de vos lecteurs et nous fait insulte. Personnellement, je me suis senti, après lecture de cette petite saleté, comme l'artiste qui vient d'achever une toile sur laquelle il croit avoir capté un rien de la beauté du monde, et qui l'accroche avec l'espoir candide de faire partager son émerveillement, auquel ne répond tout à coup que le couteau lacérateur d'une sorte de démente échappée de va savoir quel cabanon.
Une fois encore, ce n'est pas le fait d'avoir été éreinté qui m'a incité à t'écrire cette lettre, mais le sentiment que notre métier se trouvait bafoué dans ses principes mêmes. Il me semble inadmissible qu'un journal tel que L'Hebdo se prête, dans un domaine qui requiert autant de sérieux que de sensibilité, à des actions relevant de la pure retape médiatique. Loin de colporter des ragots sur la Tour ou de régler je ne sais quels comptes, j'ai tenté, dans le seul chapitre évoquant notre univers quotidien (et quel écrivain ne fait pas de celui-ci son miel d'observateur?), d'évoquer la dérive catastrophique qui altère le travail et les relations humaines d'un microcosme social représentatif.
Mais baste, je ne vais pas m'abaisser à un plaidoyer pro domo. J'espère simplement que tu trouveras, à l'occasion, le temps de lire un livre où j'ai mis beaucoup de ce que la vie et les autres m'ont appris, et dont le travail d'écriture est sans rapport avec le tout-venant de mes tâches mercenaires.
Cela encore cependant: s'il est obscène de dire en toute sincérité son besoin de rompre avec la conformité médiocre et l'indifférence morne du siècle, s'il est obscène d'aspirer à la beauté, s'il est obscène de tâcher de comprendre le sens de la vie qu'on vit, s'il est obscène de raconter ce qu'on éprouve en découvrant l'Himalaya de lumière de New York by night, en se retrouvant tout égaré dans la galaxie urbaine de Tokyo ou en s'interrogeant sur le pourquoi de sept suicides commis dans le quartier de son enfance, s'il est obscène d'évoquer ce qu'on ressent le dernier jour de la vie de son père, s'il est obscène de dire entre les lignes qu'on aime la vie, s'il est obscène de se moquer un peu des ridicules des hommes, s'il est obscène de figurer la déshumanisation et l'abaissement vulgaire de la société qui nous entoure, s'il est obscène de montrer l'obscénité, alors, cher Michel et chère Bernadette, je me donne pour mission de persévérer dans l'obscénité
Sur quoi nous retournons à nos mandalas le coeur léger en nous rappelant le mot d'ordre de saint Blaise Cendrars, «pauvres poètes, travaillons». A l'instant le jour se lève sur les monts ennuagés de Savoie et c'est dimanche, Jour du Seigneur, Amen. Or Ledit Seigneur m'ayant gratifié d'une nature bonne, je consens à pardonner à ma soeur Bernadette son Offense Grave, dites 33 Actes de Contrition puis relevez-vous ma fille et ne péchez plus, allez. Je consens même, ce qui est plus difficile, à pardonner à frère Jean-Claude [Péclet] la commandite et la bénédiction de l'Offense Grave. Il dira pour sa part 666 Actes de Contrition avant de se relever à son tour, vas itou, faux derche.

Une copie gracieuse de ce bref est adressée aux intéressés.

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La représentation hiérarchique du débat
La représentation hiérarchique du débat

5. article de René Zahnd sur le livre de Gilbert Salem dans 24 Heures du 13 novembre (extraits)

...Gilbert Salem parle donc de lui. Mais il le fait sans jamais choir dans le nombrilisme ou dans l'introspection tarabiscotée, et finit par brosser une manière d'autoportrait, qui offre ce singulier paradoxe d'être à la fois resserré et saisi «en situation».
...de très beaux passages, où la langue devient un filtre sensible entre le passé et le présent, entre le dehors et le dedans.
...Le Miel du Lac marque l'entrée en littérature d'un écrivain authentique, qui ne triche ni avec les mots ni avec lui-même, et qui a su trouver, sans doute après une longue maturation, une expression qui lui est propre. C'est dire qu'au sortir de ce premier roman, on se met à attendre le suivant.

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6. article de Michel Caspary sur le livre de J.-L. Kuffer dans 24 Heures du 18 novembre (extraits)

...une plongée dans l'âme et l'esprit, d'où l'on ressort ému, du moins touché par tant d'impudeurs salvatrices. (...) la force et l'originalité du récit de Jean-Louis Kuffer, au fil des pages grandissantes: d'une trajectoire qui n'a rien d'exceptionnel, il tire une sève roborative. (...)
D'autres que Jean-Louis Kuffer, enfin, après avoir levé le poing, l'ont mis dans la poche, trouvant à leur manière un chemin différent, non sans être, parfois, empêtré dans les filets de l'amertume ou de la nostalgie. Il y échappe, lui, par la grâce de l'amour, de l'humour aussi, par la grâce, surtout, d'un désir à jamais inassouvi: celle de s'en aller, nu et solitaire, chercher la beauté sur la Terre. (...)
Il aime les mots, leur aura, leur fulgurance, leur poids ; il les fait luire même dans les pensées les plus sombres. Une écriture qu'on dirait charnelle, où tournent et tournent les phrases, petites rondes enivrantes. (...)

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Le Passe-plat, essai de sociologie microscopique

(La Distinction n°56, 12 otobre 1996)

Préambule

La typographie en dit parfois autant que bien des éditoriaux. Quand on ouvrit en avril 1992 Le Passe-Muraille, revue littéraire née à Lausanne, on fut frappé par sa «titraille»: un patronyme en capitales, puis un titre en italiques suivi d'un autre patronyme en minuscules. Très vite, le lecteur, même de bonne foi, confondit le nom de l'auteur recensé et celui de l'auteur recenseur. Cette confusion s'expliquait: c'était en général les mêmes.

Avions-nous là une de ces infâmes amicales à congratulations, corporation envoyant une petite feuille à ses membres pour fêter les jubilaires et justifier des cotisations exorbitantes? Bien vite, un des gérants de la boutique nous rassura: «Signe des temps: le Passe-Muraille accueille tout le monde, coupant court à l'esprit de chapelle et de clan. De même rompt-il avec toute forme de renvoi d'ascenseur: les articles que vous trouverez ici procèdent de jugements peut-être à discuter, mais personnels et sincères, jamais "téléphonés".» écrivait Jean-Louis Kuffer en tête du n° 10, daté de décembre 1993. Nobles propos, dénonçant les travers les plus fréquents des milieux littéraires de tous les pays et de toutes les époques.

Un doute pourtant persistait. A force de voir les auteurs, telles des parturientes, s'abstenir de batifoler pendant le bimestre suivant la publication de leur dernier livre, pour ensuite mieux commenter les ouvrages de leurs collègues, les authentiques amateurs de vraie littérature en vinrent à se demander où était passée la barrière d'espèces qui devrait séparer la critique, l'échange d'amabilités et le pur service de presse. Le spectre d'une psychose de la vache folle littéraire pointait à l'horizon.

La Distinction se devait de mener l'enquête. A quoi sert Le Presse-Purée? Le Pousse-au-crime est-il vendu aux éditeurs? nous demandaient nos lecteurs, anxieux mais peu rigoureux dans leurs formulations. Nous avons opté pour la rigueur d'une sociologie quantitative, seule à même de faire justice à de telles questions. Reculant devant l'ampleur des volumes à consulter et des styles à affronter, fuyant l'enfer ascientifique des jugements de valeur, nos statisticiens n'ont bien sûr pas lu ces centaines de pages de critique littéraire romande, se contentant de relever les seules indications bibliographiques. Mettre sur le même plan une double page et une notule marginale, voilà bien la principale limite de cette méthode, mais pondérer tous nos tableaux par le nombre de signes consacrés à chaque ouvrage était au-dessus de nos forces.

Ni lire, ni juger: compter. Le résultat est là.

Jules-Etienne Miéville et Marcel Appenzell

Bases empirico-méthodologiques

L'analyse porte sur les 23 premiers numéros du Passe-Muraille, bimensuel littéraire romand, édité à Lausanne, numéros parus entre le mois d'avril 1992 et le mois de février 1996. Seuls les ouvrages écrits ou traduits en français ont été pris en compte, les auteurs alémaniques, romanches ou tessinois non traduits, abondamment traités par cette revue, ont été écartés. 583 articles ont été recensés, ce qui donne une moyenne de 25.3 articles par numéro, renseignement totalement irrelevant pour ce qui va suivre. L'identité des auteurs des articles, celle des auteurs et le nom des éditeurs recensés ont été relevés dans un premier temps. A ces données a été ajoutée l'identité de l'éditeur chez qui publient les recenseurs. Soumis à un codage classique, la base de données a été traitée selon les canons de la statistique descriptive élémentaire (1).

L'équipe

Au total, 68 personnes collaborent au Passe-Muraille pendant la période considérée. N'ont été codés individuellement que les collaborateurs fournissant un nombre d'articles supérieur à 5 ; les autres ont été considérés comme «autres».


Tableau 1: Les collaborateurs du Passe-Muraille: distribution selon la fréquence des contributions

Auteur

Nombre d'articles

%

J.-L. Kuffer

103

19.0%

R. Zahnd

74

13.6%

C. Calame

56

10.3%

J.-P. Vallotton

26

4.8%

J.-M. Pittier

25

4.6%

A. Moeri

17

3.1%

R.-M. Pagnard

17

3.1%

G. Joulié

16

2.9%

J. Romain

16

2.9%

G. Massard

14

2.6%

F. Conod

13

2.4%

J.-D. Humbert

12

2.2%

Ch. Viredaz

11

2.0%

A Turrettini

10

1.8%

R.-L. Junod

9

1.7%

S. Roche

9

1.7%

C. Julier

8

1.5%

Y. Z'Graggen

8

1.5%

M. Kuttel

7

1.3%

O. Blanc

7

1.3%

R. Ben Salah

7

1.3%

J. Tanner

6

1.1%

Autres (n=46)

72

13.3%


Sous réserve de l'emploi de pseudonymes, le nombre relativement élevé de collaborateurs signale le modernisme (au sens gestionnaire du terme) du Passe-Muraille. Flexibilité dans l'emploi d'une main-d'oeuvre qualifiée, payée à la ligne (si même elle est payée), parce qu'indépendante (pas besoin de déclarer les charges pour l'employeur, pas vraiment utile de déclarer ce petit revenu annexe pour les auteurs).

Le Passe-Muraille n'est pas pour autant un bateau ivre; on peut y distinguer:

- un premier cercle constitué par les trois auteurs les plus prolifiques: Calame, Kuffer et Zahnd (dans l'ordre alphabétique). A eux seuls, C., philosophe compilateur d'anthologies littéraires locales, K. et Z., journalistes culturels dans un grand quotidien vaudois dont nous tairons le nom par crainte des représailles, rédigent 42.9 % du Passe-Muraille. CKZ constituent le noyau central, tous trois membres du comité de rédaction du premier numéro, Z portant en outre le titre d'éditeur responsable ;

- un deuxième cercle, moins généreux, mais néanmoins fidèle dans son effort (et arbitrairement défini par une contribution supérieure à 13 articles) Ces sept personnes assurent la rédaction d'un petit quart (24.2 %) du P.-M. Nous les appellerons les Seconds Couteaux ;

- un troisième cercle, douze Périphériques, qui fournissent entre 6 et 13 articles: ils remplissent moins du cinquième du P.-M. (19.7 %) ;

- 46 «autres», enfin, collaborateurs occasionnels (13.4 % des articles) (2).

Chacun de ces cercles, évidemment, n'assure pas un même type de production, nous le verrons bientôt.

La production

Il n'entre pas dans le cadre d'une modeste contribution à la compréhension de la critique littéraire romande d'analyser l'ensemble des articles dans leur contenu. Nous nous sommes contentés de repérer quels éditeurs retiennent plus volontiers l'attention du P.-M., en ne retenant (de manière totalement arbitraire) que ceux qui ont eu l'honneur de plus de 8 articles, les autres ont été considérés comme «autres».


Tableau 2: Les éditeurs recensés: distribution selon la fréquence

Editeur

nombre

%

L'Age d'Homme

77

23.1%

Gallimard

65

19.5%

Zoé

47

14.1%

L'Aire

37

11.1%

Campiche

30

9.0%

Seuil

25

7.5%

Actes Sud

16

4.8%

Albin Michel

10

3.0%

Canevas

9

2.7%

Empreintes

9

2.7%

PAP (Pingoud)

8

2.4%

Total, «autres» exclus

333

100.0%

«Autres»

185

35.7%

Total, «autres» inclus

518

100.0%

NB: 25 articles n'étaient pas des recensions d'ouvrages.


La géographie de la curiosité littéraire du P.-M. est claire: les deux tiers des éditeurs «importants» recensés sont romands et même vaudois, mis à part Zoé et Canevas (maison d'édition située dans le Doubs, mais dirigée par un Imérien). Le P.-M., à l'évidence remplit sa fonction de revue romande des lettres, mais où sont passées les Editions d'En Bas? Seconde évidence: un sassage est à l'oeuvre, dont on voudrait bien connaître le crible.

La présence des grands éditeurs français est logique et n'appelle pas de commentaires.

Mais de tels résultats appellent à la comparaison. Qu'en est-il des éditeurs recensés par une autre prestigieuse revue littéraire romande, celle que vous tenez entre les mains?


Tableau 3: Les éditeurs recensés par La Distinction: distribution selon la fréquence

Editeur

nombre

%

Seuil

56

25.2%

Gallimard

50

22.5%

La Découverte

21

9.5%

Albin Michel

20

9.0%

Fayard

18

8.1%

Age d'Homme

17

7.7%

10/18

15

6.8%

Casterman

15

6.8%

Total, «Autres» exclus

222

100.0%

Autres

525

70.3%

Total, «Autres» inclus

747

100.0%

NB: Cette statistique porte sur 53 numéros, parus entre le 1er septembre 1987 et le 26 avril 1996.


La difficulté de toute démarche comparative saute ici aux yeux. Les deux revues ne se situent manifestement pas dans le même espace littéraire, comme en témoigne la grande différence dans la proportion des «Autres» éditeurs. Très nettement majoritaires parmi les recensés de La Distinction, ils ne sont qu'un gros tiers (35.7 %) dans le P.-M. A cela s'ajoute leur diversité: 185 dans La Distinction, 96 dans le P.-M.

L'examen d'ensemble devient dès lors presque futile: seul point commun, si l'on peut dire, l'attention accordée au plus gros éditeur de Suisse romande, L'Age d'Homme.

Le Passe-Plat, première: qui est qui?

Il faut aller plus avant et tenter de saisir ce qui contribue à structurer de manière aussi caractéristique la production des auteurs du P.-M. Savoir de quel éditeur ils dépendent fournit une première réponse.


Tableau 4: Les éditeurs des auteurs de recensions du Passe-Muraille

Editeur

nombre

L'Age d'Homme

22

L'Aire

8

Campiche

5

Zoé

3

Pingoud

1

Autres éditeurs

11

Pas d'éditeur connu

18


Mais il serait erroné de ne considérer que des individus, quoique le tableau soit déjà parlant, il faut considérer leur volume de production et la coloration éditoriale que prend ainsi l'ensemble des articles du P.-M.


Tableau 5: Volume de recensions selon les éditeurs des collaborateurs du Passe-Muraille

Editeur

nombre

%

L'Age d'Homme

323

64.1%

L'Aire

109

21.6%

Campiche

27

5.4%

Pingoud

12

2.4%

Zoé

5

1.0%

Autres

28

5.6%

Total

504

100.0%

NB: Ce tableau se lit comme suit: 323 articles du P.-M. ont été rédigés par des auteurs édités par les éditions L'Age d'Homme, etc. Dans 39 cas, les auteurs n'avaient pas d'éditeur connu.


L'équipe du Passe-Muraille a deux entraîneurs: L'Age d'Homme et les éditions de l'Aire, faut-il pour autant admettre que cette appartenance détermine des choix éditoriaux? Ceux-ci sont évidemment déterminés par les rapports de pouvoir qui s'établissent entre les différents cercles de collaborateurs, le centre (CKZ) ayant, on le comprend une influence beaucoup plus déterminante que les Périphériques ou les collaborateurs occasionnels.

Le croisement de la hiérarchie de pouvoir avec les éditeurs des auteurs des recensions précise les choses. Deux auteurs du premier cercle sont édités par l'Age d'Homme, le troisième par l'Aire ; la proportion est la même parmi les Seconds Couteaux: 76.3 % à l'Age d'Homme, 23.7 % à l'Aire (auteurs de 100 et de 31 articles). C'est en périphérie que s'ouvre le paysage: le troisième cercle est plus éclectique, bien que toujours dominé par l'Age d'Homme (24.4 %, 22 articles) et L'Aire (19.5 %, 19 articles). Voici Campiche (24.4 %, 22 articles), Pingoud (13.3 %, 12 articles) et les «Autres» éditeurs (16.7 %, 15 articles). Ouverture beaucoup plus manifeste pour les collaborateurs occasionnels: derrière l'évident Age d'Homme (49.0%, 25 articles), les «Autres» (25.5 %, 13 articles), Campiche et Zoé (9.8 %, 5 articles chacun) et l'Aire (5.9 %, 3 articles) (3).

Mais l'inégalité de la distribution des éditeurs au sein des cercles différenciés du pouvoir au P.-M. s'illustre mieux avec le graphique représenté ci-dessus.

Pas de doutes sur le véritable centre de gravité du P.-M. On peut dès lors s'étonner du bon résultat de Zoé, relativement mal représenté parmi les auteurs, mais dont les ouvrages sont, on l'a vu, plus fréquemment recensés que ceux publiés par l'Aire.

Le Passe-Plat, deuxième: qui encense qui?

Le Passe-Muraille apparaît d'ores et déjà comme une sorte de miroir dans lequel des producteurs liés à un éditeur recensent en priorité la production de cet éditeur. Mais les complicités ne sauraient s'arrêter à un niveau aussi banal. Les collaborateurs recensent aussi des ouvrages publiés, préfacés ou traduits par d'autres collaborateurs, leurs collègues et (mais ce n'est qu'un soupçon) leurs amis. 11.0 % des articles sont ainsi consacrés à des auteurs maison (n = 64), 5.8 % (n = 34) à des membres des trois premiers cercles.


Tableau 6: Les collaborateurs des trois premiers cercles recensés par d'autres collaborateurs

Auteur

nombre

notes

recensé par

Y. Z'Graggen

6

3 traductions

S. Roche (2 fois), J.-L. Kuffer (2 fois), C. Calame, M. Kuttel

Ch. Viredaz

5

traductions

J.-L. Kuffer (4 fois), S. Roche

F. Conod

4

2 traductions

J.-L. Kuffer, J. Romain, A. Pasquali («Autre»), P. Zurcher («Autre»)

J.-P. Vallotton

3

-

R. Zahnd (2), M. Boulanger («Autre»)

A. Moeri

2

-

R.-M. Pagnard, J.-L. Kuffer

G. Joulié

2

traductions

G. Joulié, J.-L. Kuffer

J.-L. Kuffer

2

-

R. Ben Salah, R.-M. Pagnard

R.-M. Pagnard

2

-

Ch. Viredaz, A. Turrettini («Autre»)

C. Calame

1

préface

R. Zahnd

J. Massard

1

-

M. Kuttel

J. Romain

1

-

M. Boulanger («Autre»)

J.-D. Humbert

1

-

R. Zahnd

M. Kuttel

1

-

Y. Z'Graggen

R. Ben Salah

1

-

J.-L. Kuffer

R.-L. Junod

1

-

J. Massard

S. Roche

1

-

J.-L. Kuffer


Le système de prestations réciproques est complexe et subtil. M. Kuttel est recensée par Y. Z'Graggen (numéro 3), a qui elle rend la pareille (n° 10). Il en va de même entre J.-L. Kuffer et R. Ben Salah (envoi dans le n° 8, retour dans le n° 11). Le comitard Zahnd rend compte d'un ouvrage préfacé par Calame (n° 2), lui aussi membre du premier cercle. Le plus bel exemple de cette complexité s'incarne peut-être au mieux dans le compte rendu par G. Joulié de l'ouvrage d'Ivy Compton-Burnett, qu'il vient lui-même de traduire à l'Age d'Homme, publication annoncée par ailleurs par J.-L. Kuffer (n° 9). Ce dernier, en bon rédacteur en chef, sait ce qu'est un encouragement littéraire: dix-huit fois recenseur de ses propres collaborateurs, onze fois pour les trois premiers cercles, il est le pivot des échanges symboliques qui se déroulent sous sa direction.

***

Au total, les pratiques de référence et de révérence réciproques du Passe-Muraille semblent bien être l'illustration littéraire du proverbe ancien: on n'est jamais si bien servi que par soi-même. Il semble bon que tout le monde le sache...


Croisement du cercle et l'éditeur auquel se rattachent les auteurs des articles du Passe-Muraille

Notes

(1) Voir Donald H. Sanders, François Allard, Les statistiques. Une approche nouvelle, Saint-Laurent (Québec), Mc Graw-Hill, 1992, 498 p., et plus particulièrement le chapitre 3.

(2) Le total ce ces pourcentages n'est évidemment pas égal à 100.0. Les amis des chiffres connaissent les effets des arrondis, seuls les pédants s'en inquiètent.

(3) Le test du Khi2 appliqué a ce tableau croisé indique que l'hypothèse de l'indépendance entre les variables peut être rejetée. On voudra bien pardonner au statisticien d'avoir calculé des pourcentages avec des données dont le total est inférieur à cent: c'est pour les besoins de la comparaison.