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Sommaire du reportage
La Coupe du monde 1998 met le capital du football en valeur
Quand la FIFA, son bras commercial et les télévisions réorganisent le foot
Le foot coûte cher: passez à la caisse!
Les gourous et 160 millions de fidèles
La ligne médiane des salaires
Le Courrier, sommaire principal
  LES FONDS DES BUTS (V)
La ligne médiane des salaires

La fin et la finale du Mondial 98 approchent. Ventes et achats de joueurs vont sanctionner leur valeur ajoutée (ou non) dans le processus de production d'exploits footballistiques. Dans cette phase, le Wall Street Journal, en première, met le doigt sur l'essentiel: "Pour beaucoup de joueurs, de clubs, d'agents [gérants de joueurs], l'événement [le Mondial] représente beaucoup plus qu'un simple tournoi: c'est l'occasion de négocier des contrats, d'obtenir des accords de sponsoring et de conduire des affaires sérieuses." (1e juillet 1998).

MARCHÉ UNIQUE DU FOOT
Nous avons déjà souligné combien les joueurs pro sont l'emblème d'un rapport salarial "novateur". Celui dans lequel les salariée-s sont contraint-e-s non seulement de mettre à disposition de leur employeur leurs capacités de travail, mais aussi leur "image" qui doit être "conforme à celle de l'entreprise", leurs "tenues de travail" qui doivent être repérables par les usagers, leurs "talents et esprit d'équipe nécessaires pour faire face aux défis de la compétitivité mondialisée". Le salarié du XXIe siècle devra donc être un "petit" Ronaldo, dans l'unique but de participer, modestement, au match de "l'employabilité".
Ce constat effectué, un pas peut être franchi pour élucider le statut salarial des joueurs pro du foot. Pour cela, il faut prendre en compte -pour l'Europe qui constitue le réservoir le plus important de footballeurs pro- un arrêt de la Cour de justice des Communautés européennes. Il date du 15 décembre 1995 et est connu sous le nom "d'arrêt Bosman".
Jean-Marc Bosman était un joueur du club de football de Liège (Belgique). Son contrat avec ce club expirait le 30 juin 1990. Son patron-club lui propose un nouveau salaire... plus bas. Bosman refuse. Il trouve un autre club: Dunkerque, en France. Dunkerque désire emprunter pour un an Bosman, avec possibilité de transfert définitif. Il s'agit d'un emploi à l'essai. Liège se rétracte et bloque le transfert. Bosman se trouve, dès lors, sans salaire et il ne peut exercer son métier. Toutefois, il continue d'appartenir -au sens strict du terme- au FC Liège. Son club dispose, en effet, du droit contractuel d'exiger de tout club qui voudrait acheter Bosman le versement d'une "indemnité de transfert".
Bosman fait appel à la justice européenne. Ses défenseurs remettent en cause la légalité des "règles" des transferts et aussi des clauses de nationalité fixant à trois le nombre de footballeurs "étrangers" pouvant jouer dans un club d'un pays de l'Union Européenne (UE).
La Cour de justice européenne arbitre en faveur de Bosman. Ainsi, depuis 1996, un joueur en fin de contrat est "libre". Il peut offrir ses services à tout club, sans que son club d'origine puisse réclamer une indemnité de transfert. Ensuite, les footballeurs de l'UE ne sont plus concernés par la limitation à trois du nombre de joueurs "étrangers" par club.
De la sorte naît, officiellement, un marché unique européen -et même international étant donné les accords entre l'UE et des pays associés tels que la Bulgarie, la Hongrie, la Roumanie ou le Maroc et la Tunisie- du foot professionnel.
Les décisions de la Cour européenne reposent sur une assimilation de l'activité sportive à une activité économique; les joueurs étant rémunérés, ils relèvent du droit communautaire. La "libre circulation des travailleur" dans l'UE doit être assurée. En outre, le principe de non-discrimination entre salariés des pays membres ne peut que faire tomber la limitation du nombre de joueurs ressortissant d'un autre Etat membre (ou associé) de l'UE, lors d'une compétition.

LE PREMIER CERCLE
D'un côté, l'arrêt Bosman libère le joueur d'un contrat de type precapitaliste; de l'autre, il libère les forces, déjà à l'œuvre, du marché des joueurs professionnels.
Sur ce marché vont agir, avec un pouvoir oligopolistique, les clubs les plus riches: Manchester United, AC Milan, Inter de Milan, Juventus de Turin, FC Barcelone, Real Madrid, Borussia Dortmund, Newcastel United, Bayern Munich... Ces derniers peuvent développer une politique de gestion (salaires, contrats divers), sur cinq à huit ans, du segment des joueurs les plus rentables. C'est-à-dire ceux qui, par leur productivité sportive, attirent sponsors et spectateurs-supporters. Ceux qui assurent la possibilité à leur club de se placer dans les tournois européens très rentables. Ceux qui sont aptes à être vendus en dégageant une plus-value maximale.
Voilà le profil des joueurs qui permettent de faire du chiffre d'affaires et de délivrer une bonne marge bénéficiaire. Les dirigeants de ces clubs pensent que ces pros valent une somme et un salaire donnés pour une raison: c'est "un investissement qui rapportera un profit", selon la sobre formule du supplément consacré au sport professionnel de The Economist (6 juin 1998), supplément intitulé "Pas seulement un jeu"!
Lorsque le club est en Bourse, un joueur peut faire monter l'action. Un courtier en Bourse explique ainsi la variation du cours de l'action du club danois Brondby au quotidien économique français La Tribune: "C'est la valeur de Sand [joueur de l'équipe du Danemark] qui monte, après la victoire sur le Nigeria. Il cherche à quitter Brondby et cela va faire une grosse rentrée d'argent au club" (1er juillet 1998).
Or c'est dans ce cercle fermé et très sélectif des clubs premiers de classe que s'effectuent les transferts portant sur des montants qui dépassent souvent les 10 à 20 millions de francs suisses. Suite à l'arrêt Bosman, les clubs ont modifié leur politique contractuelle. Les contrats portent sur une durée plus longue et contiennent une clause de résiliation.
Le but est clair: disposer du temps afin d'accroître la valeur marchande du joueur, "accepter son transfert" avant la fin du contrat, mais contre une indemnité pour résiliation anticipée. L'interdiction d'exiger le versement d'une indemnité de transfert lorsque le contrat arrive à échéance (arrêt Bosman) est ainsi contournée! Les clubs riches commencent d'ailleurs à faire signer des contrats avec des clauses de cession qui mentionnent des sommes très importantes. Et leurs stratégies de transfert -donc de valorisation de leur investissement- se développent à l'échelle internationale. D'où l'importance qu'acquièrent le Mondial et un championnat européen pour ces firmes-clubs.

PRÉCARISATION DE L'EMPLOI
Simultanément, les clubs riches et moins riches adoptent des stratégies visant à précariser l'emploi du segment numériquement majoritaire du bataillon des joueurs pro anonymes. Elles sont diversifiées.
La première, classique dans l'économie capitaliste, consiste à faire appel à l'armée de réserve industrielle mondialisée des joueurs. Autrement dit, les joueurs chômeurs ou mal payés servent de levier pour faire pression sur ceux dont les rapports contractuels sont meilleurs. Prenons l'exemple du Brésil. Lorsque 54% des joueurs professionnels brésiliens gagnent quelque 160 francs suisses par mois (en gros le salaire minimum au Brésil), lorsque ceux qui se voient assurer un "salaire élevé" -1750 francs mensuels!- ne constituent que 8,8% des 7013 professionnels brésiliens, l'émigration économique représente la voie royale (Le Monde, 4 juillet 1998). Les clubs d'Europe ou d'ailleurs peuvent donc acquérir, à bon prix, une force de travail brésilienne qualifiée, qu'ils mettront en concurrence avec celle dont ils disposent déjà. En outre, ces achats ouvrent la voie à de possibles futurs transferts juteux.
La seconde acquiert des formes proches des contrats d'apprentissage, avec une exploitation camouflée sous le prétexte de la formation. Elle s'effectue en prospectant des marchés où les jeunes joueurs s'achètent pour un rien. Ainsi, selon un spécialiste français (J.F. Nys dans Il Manifesto, 11 juin 1998), le Paris Saint-Germain (PSG) -qui appartient à la chaîne de TV Canal Plus, c'est-à-dire à Vivendi, ex-Générale des Eaux- a ouvert un "centre de formation" au Burkina Faso. Le PSG y sélectionne des jeunes joueurs. Ces derniers passent par la Tunisie. Puis arrivent en Europe en empruntant la porte de Genève, plus exactement le club de Servette, contrôlé par Canal Plus. Ainsi s'organise un marché international de jeunes joueurs talentueux -et surtout malléables- en provenance de pays paupérisés. Au Brésil, des centres de formation de clubs européens font de même. Parmalat, la multinationale italienne de l'alimentation, sponsorise de telles "écoles".
La troisième consiste à accroître, sur le marché national, l'offre excédentaire de joueurs pro en mobilisant les jeunes dans des centres de formation. Ces joueurs-apprentis devront, moyennant une contrepartie financière, signer leur premier contrat pro avec le club qui les a formés. De ces couveuses sortent des joueurs anonymes bon marché, faisant leur boulot. Parmi eux, deux ou trois qui pourront être vendus et permettront de rentabiliser l'investissement effectué pour leur préparation.
Toutes ces stratégies permettent aussi de contrecarrer les velléités syndicales des joueurs pro.

SIMPLEMENT CAPITALISTE
Freiner la montée des "charges salariales", dans un secteur où le travail (le footballeur) ne peut pas être remplacé par une machine, est un objectif crucial pour les managers de club. Dans cette perspective, les lignes de forces de leur politique salariale sont claires.
D'une part, l'option d'optimiser la valeur marchande d'un joueur à haute productivité sportive implique l'allocation de salaires et de primes élevées. Ces "dépenses" seront récupérées grâce à l'ensemble des revenus qu'il va apporter au club et en misant sur sa vente, au bon moment et au bon acheteur. Cette politique concerne une petite minorité de joueurs rentables, donc privilégiés.
D'autre part, les joueurs plus ou moins anonymes -placés dans une situation de précarisation du travail tendancielle, d'ailleurs croissante avec l'âge- devront se montrer "raisonnables", "flexibles" et accepter des différentiels très importants au niveau des salaires et des primes ainsi que des contrats divers.
Il n'y a aucune raison que l'activité économique football -dans une économie de marché généralisée, donc capitaliste- échappe aux rapports sociaux qui dominent les diverses sphères de la société. Le Mondial 98 le rappelle, même si d'aucuns voulaient le faire oublier.

Charles-André Udry
économiste

Les reportages du Courrier

© Copyright juillet 1998, Le Courrier en collaboration avec ImagineR Software, l'alternative informatique
Cette série d'articles a été publiée dans Le Courrier entre le 10 juin et le 10 juillet 1998.
Elle est également parue dans L'Evénement syndical, hebdomadaire conjoint des syndicats SIB et FTMH.