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Sommaire du reportage
La Coupe du monde 1998 met le capital du football en valeur
Quand la FIFA, son bras commercial et les télévisions réorganisent le foot
Le foot coûte cher: passez à la caisse!
Les gourous et 160 millions de fidèles
La ligne médiane des salaires
Le Courrier, sommaire principal
  LES FONDS DES BUTS (IV)
Les gourous et 160 millions de fidèles

L'entreprise football met en valeur la masse des pratiquants. Les professionnels servent à valoriser les capitaux investis. Mais derrière les légendes des stars, se retrouve un modèle salarial qui tend à s'universaliser.

Au début de l'automne 1996, le PDG de la multinationale Philips et celui de la grande banque hollandaise ABN-AMRO étaient aux premières loges pour inaugurer le nouveau grand stade de football hollandais, l'Amsterdam Arena. Sur la pelouse s'affrontaient deux clubs européens fort riches: Ajax Amsterdam et AC Milan. L'hebdomadaire américain Business Week éclairait la dimension la plus importante de l'événement: "Ce stade est le premier en Europe qui réunisse le business et le divertissement... Au moment où une nouvelle saison du football européen s'ouvre, ce jeu longtemps considéré comme un passe-temps de la classe ouvrière est en train d'acquérir les caractéristiques des sports professionnels des grandes ligues américaines [basketball, baseball, football américain] où les joueurs, les agents [des joueurs], les télévisions, les annonceurs et les partenaires (sponsors) se joignent dans une gigantesque entreprise commerciale." (16 septembre 1996). Le Mondial 1998 confirme cette tendance. Elle va s'accentuer.

LES PRATIQUANTS ET LES PROS
Pour que ce business prospère, il faut qu'il gagne des parts de marché. L'expansion géographique est une condition pour atteindre cet objectif. Selon la FIFA (Fédération internationale de football), 162 millions de personnes pratiqueraient le football dans le monde. Par contre, le nombre de joueurs licenciés (organisés dans les ligues continentales ou régionales) atteindrait, en 1996, le total de 107 764 705.
Ces chiffres ne sont pas négligés par Adidas, Nike, Puma, Umbro, Reebok, pour ne citer que les principaux producteurs de chaussures et autres articles qui s'imposent... pour jouer au foot.
La répartition géographique des licenciés mérite l'attention. L'Europe en compte 21,5 millions; l'Amérique du Sud: 2,6 millions; l'Afrique: 2,1 millions; Amérique du Nord, Mexique, Amérique centrale, Caraïbe: 21,9 millions; l'Asie: 58,7; l'Océanie: 684 000. En Amérique du Sud et en Afrique, le degré d'organisation du football est le plus faible, si l'on considère le rapport entre le nombre de personnes pratiquant ce sport et le nombre de licenciés, enregistrés et organisés dans des clubs.
Cette masse des "pratiquants" -encore plus lorsqu'ils sont encadrés- forme les soubassements sur lesquels s'édifie le spectacle-entreprise football.
Les joueurs professionnels, pointe de l'iceberg, doivent assurer la compétitivité maximale du club par leurs "performances". Ils accroissent de la sorte le pouvoir de fascination des compétitions télévisées, afin que puissent être maximisés les profits des divers segments de la branche économique foot.
Ils représentent le maillon assurant la jonction -au plan économique comme symbolique- entre, d'une part, la masse des pratiquants actifs et passifs (spectateurs) et, d'autre part, l'ensemble des promoteurs du football capitaliste.
Les professionnels se concentrent avant tout en Europe. En novembre 1997, la FIFA en comptait 22 958 en Europe, soit 52,8% du total. La répartition dans les autres continents (selon le découpage des ligues régionales) était la suivante: Amérique du Sud: 11 386, soit 26,2%; Amérique du Nord, Mexique, Amérique centrale et Caraïbe: 4805 (11%); Afrique: 846 (1,9%); Asie: 3515 (8,1%).

EXPANSIONNISME PLANIFIÉ
Au regard de la concentration régionale des joueurs professionnels, du nombre de licenciés dans le monde, du pouvoir d'achat des populations des divers pays, la FIFA développe une politique d'expansion impériale du football.
Le choix des Etats-Unis pour la Coupe du monde 1994 était dicté par une volonté de conquête footballistique du continent nord-américain. La progression de l'émigration en provenance de l'Amérique du Sud et de la Caraïbe (ou le baseball est aussi très populaire) devrait faciliter l'implantation du football en Amérique du Nord.
L'élection du Japon et de la Corée du Sud pour la Coupe du monde 2002 relève de la même stratégie. Ces deux pays sont considérés par la FIFA, son bras commercial l'ISL (International Sport and Leisure sise à Lucerne) et divers sponsors comme une plate-forme en direction de la Chine. Les entrepreneurs du football préparent leurs coups francs longtemps à l'avance.
L'expansionnisme géographique se double d'une multiplication des épreuves internationales s'adressant à divers types de joueurs et joueuses, donc de publics, et couvrant toutes les saisons.
Tout d'abord, le football a été inséré dans les Jeux olympiques. Entre l'ex-ministre du dictateur Franco, Juan Antonio Samaranch, PDG du CIO (Comité international olympique), et Joao Havelange, proche des militaires brésiliens des années 70-début 80, patron de la FIFA, le courant passe bien. Le foot professionnel est donc devenu une discipline des JO "amateurs".
A cette conquête s'ajoutent: les Coupes mondiales des moins de 20 ans et des moins de 17 ans; la mise en place d'un championnat mondial féminin et d'un championnat indoor (dans des stades couverts).
Il faut y ajouter les Coupes continentales qui sont fort importantes étant donné leurs enjeux économiques, particulièrement pour le foot européen et ses clubs les plus riches.
Les sponsors et annonceurs suivent (et stimulent) le colonialisme géographique et la diversification-multiplication des rencontres. Certains publicitaires, à l'occasion de ce Mondial 98, cherchent à s'adresser à un public plus familial, plus féminisé et non plus aux seuls accros mâles. Cette stratégie colle aux intérêts des firmes vendant des produits grand-public. Gilette, un des douze sponsors de la FIFA, lance actuellement son nouveau rasoir pour femme (Gilette women). Snickers (qui appartient à Mars) s'adresse aux jeunes, garçons et filles. Il en va de même pour des produits électroniques de grande consommation, tels ceux de Canon ou JVC.

UN MODÈLE DE SALARIÉ
L'image du joueur professionnel qui a réussi -le Ronaldo brésilien ou l'Overmars hollandais- constitue la figure de référence du pro. En réalité, les rapports salariaux entre joueurs professionnels et clubs acheteurs de leur force de travail sont bien plus complexes que le laisse croire la situation privilégiée de quelques centaines de stars. Celles qui suscitent les envies, les identifications et aussi l'espoir chez des jeunes adolescent qu'une issue existe à la pauvreté et au chômage dans une ville de la Grande-Bretagne, une favela du Brésil ou un village du Burkina-Faso.
Une remarque préliminaire s'impose. Elle a trait à des changements à l'œuvre dans les rapports salariaux (les rapports entre salariés et patrons). Ces transformations ne sont pas propres à l'industrie du foot. Mais les salariés du foot (les pros) représentent un modèle idéal des mutations en cours dans les rapports salariaux.
Depuis quelques années, un flou s'est introduit dans la nature même du contrat de travail parmi de nombreuses branches de l'économie. Lors de l'acte de la vente de sa force de travail -contre un salaire qui en représente le prix d'achat- le salarié met à disposition de l'employeur ses capacités productives durant une période donnée. Or, de plus en plus, les employeurs tentent d'inclure dans la capacité de travail achetée: le sourire "obligatoire" de la vendeuse, la loyauté à l'entreprise, la disponibilité à arborer la casquette ou l'uniforme de la société, le bleu de travail avec la marque de l'entreprise. Autrement dit, le salarié, en vendant sa force de travail, vend aussi une disponibilité à être une sorte de panneau publicitaire identifié à l'entreprise ("on fait tous et toutes partie de la même équipe") et permettant d'identifier l'entreprise qui l'emploie.
Les pros du foot -et d'autres sports- vendent leur force de travail (leurs capacités à marquer des buts, à créer des occasions de buts, à empêcher que le ballon s'enfonce dans les filets). C'est une marchandise qui a un prix, mais qui génère une valeur supérieure à son prix d'achat.
En même temps, ils vendent leur look, leur sourire, leur profil, leur caractère monté en épingle dans la presse sportive et de boulevard, leur musculature, leur disponibilité à être une pub shootée et shootante.
A partir de la "productivité footballistique" des joueurs, cette vente s'opère à des prix différents selon les facultés de chacun à se transformer en un produit d'appel efficace. C'est-à-dire un produit qui attire le regard, sert d'intermédiaire pour vendre quelque chose, permet aux supporters de mieux s'identifier à l'équipe et à ses produits (maillots, fanions, mascottes). Le statut de "double marchandise" du pro du foot n'est pas si loin de celui que tentent d'imposer les exigences patronales à diverses catégories de salarié-e-s qui doivent participer, avec enthousiasme, auxdites nouvelles cultures d'entreprise. Les métaphores sportives fournissent d'ailleurs des éléments clés de ce bourrage de crâne qualifié de "culture".

TOUT EST MARCHANDISE
L'examen que nous ferons, dans le dernier article de cette série, du système salarial régnant dans le foot professionnel nous permettra de découvrir le monde ordinaire de l'institution entreprise football.
Il est assez éloigné du "destin extraordinaire" de Luiz Nazario de Lima, connu sous le nom de Ronaldo. Il fut acheté en 1993 par le club Cruzeiro Belo Horizonte (Brésil) pour 70 000 francs à la petite entreprise qu'était son club de Sao Christovao. En 1997, le Milan Inter paiera à Barcelone 48 millions de francs suisses pour son transfert. S'il marque des buts lors du Mondial 98 et si le Brésil gagne sa "valeur marchande" montera à 125-150 millions de francs suisses, à 22 ans.
On comprend pourquoi le Figaro économie (8 juin 1998) affirme que les joueurs "représentent en quelque sorte les actifs [au sens des actifs d'une entreprise] d'une équipe" et que "pour maîtriser la revente, l'âge du joueur est également un élément important. La carrière d'un sportif est par essence relativement courte".
Le monde du foot est-il si éloigné de ce que Marx définissait comme une des caractéristiques du capitalisme: la réification (la transformation en choses, en marchandises) généralisée des activités sociales? En effet, selon Marx, le "fétichisme de la marchandise" réside dans le fait "qu'un rapport social déterminé des hommes eux-mêmes [...] prend pour eux la forme fantasmagorique d'un rapport entre choses" (Le Capital, Livre I).

Charles-André Udry
économiste

Les reportages du Courrier

© Copyright juillet 1998, Le Courrier en collaboration avec ImagineR Software, l'alternative informatique
Cette série d'articles a été publiée dans Le Courrier entre le 10 juin et le 10 juillet 1998.
Elle est également parue dans L'Evénement syndical, hebdomadaire conjoint des syndicats SIB et FTMH.