Quand la FIFA, son bras commercial et les télévisions réorganisent le foot
Pour les puissants organisateurs du football professionnel, ce sport-spectacle n'existe vraiment qu'en tant que produit télévisuel. Le Mondial est aux mains d'une puissance monopoliste, la FIFA, de son bras commercial, 1'ISL, et son déroulement dépend de plus en plus des relations tissées avec les chaînes TV et les sponsors. Le football va entrer dans un nouveau stade: un supermarché mondialisé.
Le Matin du 9 juin 1998 titrait, en première: "Un Suisse maître du monde". Un rien exagéré! De quel Suisse parlait le quotidien vitaminé? De Joseph "Sepp" Blatter, "le nouveau président de la toute-puissante Fédération internationale de football", la FIFA.
Au-delà de l'emphase, ces assertions révèlent une réalité: le rôle de la FIFA dans l'organisation d'un marché imposant issu du spectacle football. Nous ne traiterons pas dans cette série d'articles d'autres facettes du pouvoir de la FIFA au plan social, politique et idéologique.
UN MARCHÉ TRÈS STRUCTURÉ
Dans un récent entretien accordé au grand hebdomadaire Die Zeit (4 juin 1998), Robert Louis-Dreyfus, patron de la marque d'articles sportifs la plus présente dans le football, Adidas, indiquait que les propriétaires des chaînes de télévision - de l'Italien Berlusconi à l'Allemand Bertelsmann - disposaient d'un rôle décisif dans la transformation de l'entreprise commerciale dénommée football. On ne peut que lui donner raison.
Pour le comprendre, il faut avoir à l'esprit trois éléments. Nous prendrons l'exemple du Mondial pour notre démonstration. En effet, à cette occasion on se trouve face à trois agents économiques clés.
Un offreur en situation de monopole: la FIFA qui organise le Mondial, la World Cup. En effet, aucune firme, du 10 juin au 12 juillet, ne peut offrir, dans le créneau du football, un spectacle concurrent ou substituable, ce qui correspond à la définition académique du monopole.
Face à cet offreur monopolistique, il y a un grand nombre de demandeurs (les chaînes de télévision) voulant retransmettre les images des matchs. Pour le futur Mondial, qui sera organisé au Japon et en Corée, les droits ont été acquis par le groupe allemand de médias Kirch-Sporis pour la somme de 1317 millions de francs suisses. Kirch, qui affronte actuellement quelques difficultés financières, envisage de les revendre à des chaînes payantes. De plus, il y a les sponsors du Mondial, soit 12 multinationales sélectionnées et qui vont rentabiliser leurs investissements. On a, là, la mise en spectacle d'un paradigme de libre marché réellement existant!
Entre la FIFA et les chaînes de TV, il y a une société sise à Lucerne, International Sport and Leisure (ISL) International Ldt. Elle organise l'ensemble des ventes de droits de retransmission, d'utilisation de l'image (loge du Mondial, etc.) et gère les rapports avec les sponsors. ISL est très proche de la FIFA. A la tête d'ISL on trouve Jean-Marie Weber (administrateur) et Pierre-Louis Woog, secrétaire du conseil d'administration.
Ce dernier se retrouve dans d'autres sociétés. Citons Sporis Holding à Sarnen (Obwald). Cette firme est aux mains de la famille Dassler, fondatrice de la marque Adidas. Ce nom renvoie d'ailleurs à celui de son fondateur: Adi Dassler. Dassler avait des liens étroits avec Havelange, le patron de la FIFA... jusqu'à la fin du Mondial 1998, le 12 juillet.
Dassler a eu un rôle clé dans la création d'ISL. Sporis détient une participation décisive dans le capital d'ISL Marketing. Woog dispose aussi d'un siège (secrétaire du conseil d'administration) dans le groupe Trimedia. Cette firme fait dans le conseil en communication. Par exemple, elle a la charge de la communication pour le géant finlandais Nokia (téléphonie), présent sur le marché des satellites.
LE PARADIS SUISSE
Plusieurs publications financières ont suggéré qu'une partie du combat pour la présidence de la FIFA entre l'Helvète Sepp Blatter et le Suédois Lennardt Johansson (patron de l'Union européenne du football) s'expliquait par une volonté de ne pas rendre trop transparents les enjeux fort matériels de la liaison entre ISL et la FIFA.
Blatter a gagné, on peut donc être sûr que la clarté réclamée par Johansson se fera! La résidence, en Suisse, de la FIFA -dont le siège est implanté sur la luxueuse colline zurichoise du Sonnenberg- comme celle d'ISL va certainement faciliter la clarification de toutes les transactions financières.
Pour preuve, l'autocrate Max Mosley de la FIA (Fédération internationale de l'automobile), patron de la Formule 1 -sport télévisuel proche du football au plan de la quantité de téléspectateurs mobilisés- n'a-t-il pas décidé de quitter la France pour installer son organisation en Suisse? Pour quelles raisons? Fiscales, bien évidemment.
L'équipe suisse n'est pas sélectionnée pour le Mondial 1998, mais le paradis fiscal et bancaire helvétique est sélectionné par la FIFA. A chacun son rôle, selon ses talents.
MILLIARD D'YEUX & DOLLARS
Une fois clarifiées la place et les relations des trois acteurs du business football version Mondial 1998 -FIFA, ISL, chaînes de TV -, il est possible de mettre en perspective des changements à l'œuvre dans l'économie du football.
Actuellement, un match n'acquiert de valeur marchande que parce qu'il est télévisé. Le produit vendu au spectateur venant au stade est secondaire. Pour le Mondial 1998, un total de 2,55 millions de spectateurs sont attendus sur les stades français. Par contre, il est calculé -un calcul certes pas très scientifique!- que le nombre de téléspectateurs cumulés (le total des voyeurs de petits et grands écrans pour l'ensemble des matchs) s'élèvera à 37 milliards, dans 200 pays. En 1994, l'estimation faite était de 34 milliards de téléspectateurs dans 188 pays.
Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi ISL peut vendre les droits de transmission télévisée à des prix sans cesse plus élevés. En 1978, lors du Mondial joué dans l'Argentine des dictateurs militaires -qui n'effrayaient pas le Brésilien Havelange déjà président de la FIFA- les droits de retransmission se sont élevés à 34 millions de dollars (courants); le Mondial de 1990 en Italie indique le début de la surenchère: 135 millions de dollars. En France, 350 millions. Le saut qualitatif interviendra en 2002: 890 millions (hors Etats-Unis) lors du Mondial au Japon et en Corée et 1030 millions en 2006. Ces contrats ont tous été signés, à l'avance, par les démocrates Havelange et Blatter, avec l'aide amicale d'ISL.
PRESSION À LA SURENCHÈRE
Cette surenchère est lice à une modification du système de production de la retransmission télévisée des matchs.
Tout d'abord, il y a eu déréglementation des monopoles étatiques de la télévision et multiplication des chaînes privées. Ensuite, une mutation technologique très rapide s'est produite: câble, satellite, numérique. Cela permet d'accroître l'offre d'images sportives. Enfin, les modalités de diffusion des images se diversifient et se multiplient: chaînes publiques, chaînes privées, chaînes spécialisées (Eurosport, par exemple), chaînes cryptées à péages et développement, initial, du système de paiement à la séance (achat du droit de voir 7 matchs -ou moins- en une soirée sur Kiosque proposé par Canal Plus). Cette dernière solution offre la possibilité de connaître le consommateur sous toutes les coutures.
Or, le foot est un important fournisseur d'images, car les consommateurs de ces images sont nombreux. Dès lors, les chaînes demandeurs, dont le nombre est en croissance, doivent monter les enchères. La FIFA et les ligues continentales (UEFA, par exemple) rentabilisent cette situation.
Puis, les chaînes TV, misant sur le nombre de clients (payants ou non directement payants), doivent vendre, pour rentabiliser leurs investissements, des espaces publicitaires très chers aux annonceurs, qui sont au niveau du Mondial de grandes multinationales.
Ces chaînes vont pousser à une transformation des règles du football; les stades seront gérés par des clubs, des chaînes et.des annonceurs; ils deviendront simultanément stades et centres commerciaux. Le football est vraiment très populaire... auprès de ceux qui l'ont investi, avec un capital bien rond.
Charles-André Udry
économiste