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Sommaire du reportage
La Coupe du monde 1998 met le capital du football en valeur
Quand la FIFA, son bras commercial et les télévisions réorganisent le foot
Le foot coûte cher: passez à la caisse!
Les gourous et 160 millions de fidèles
La ligne médiane des salaires
Le Courrier, sommaire principal
  LES FONDS DES BUTS (I)
La Coupe du monde 1998 met le capital du football en valeur

Sous le titre "Le match réel", l'hebdomadaire économique américain Business Week du 8juin 1998 affirme: "A la veille de la Coupe mondiale, des forces puissantes se battent pour le contrôle du football mondialisé." Plus exactement: le contrôle des capitaux qu'il peut drainer. Dans cette première chronique1, nous aborderons les enjeux économiques du football par de petites fenêtres: la spéculation officielle sur les billets, les choix footbalistiques d'un grand capitaliste; comment les fans-salariés financent... les financiers du foot.

Le 10 juin, le Mondial 98 débute. Assister au match inaugural, Brésil-Ecosse, sur un siège classé en catégorie2, peut coûter 1'équivalent du salaire minimum d'un salarié français; 6250francs français (soit quelque 1560francs suisses). Prix "officiel?"(inscrit sur le billet ou valeur faciale): 850FF, soit 212FS.
Cela en dit long sur la spéculation officielle de la vente des billets... et sur le niveau du salaire minimum (SMIC) en France. Or, quelque 2,2millions de salarié-e-s touchent le SMIC horaire. Une "vraie fête populaire", comme le proclame la ministre de la Jeunesse et des Sports, Marie-Georges Buffet!

SEPT FOIS PLUS CHER
Pourquoi utiliser la formule "spéculation officielle"? Tout simplement parce que le billet mentionné ci-dessus est vendu, légalement, par le tour-opérateur Wagonlit Sports, qui appartient à l'importante société Carlson Wagonlit.
Wagonlit Sports est l'un des 17 tour-opérateurs autorisés par le Comité français d'organisation (CFO) de la Coupe du monde. Autrement dit, Wagonlit a acheté le droit de commercialiser des billets. Pour cela, cette société a dû verser une somme pouvant aller jusqu'à 40% du prix du billet pour obtenir le droit d'utiliser le logo du Mondial. En outre, le billet lui était facturé 10% de plus que sa valeur officielle. Soit au total 50% de plus que la valeur inscrite sur le billet.
Cette étrange tarification ne peut que stimuler la spéculation. La justification donnée par le CFO est touchante. Selon lui, les tour-opérateurs qui détiennent le droit officiel de vendre 137815 places -sur un total de 2559241 pour les différents matchs- doivent se renflouer sur les prestations additionnelles qu'ils peuvent proposer; transport, hôtel, etc.
Mais si existe la possibilité de vendre 3890francs suisses au lieu de 750francs (prix officiel pour siège catégorie1) un billet pour la finale du 12juillet, les prestations additionnelles se transforment en un simple petit supplément, presque à négliger.
Or, ces tour-opérateurs "reçoivent "des masses de billets venant du Liechtenstein ou d'ailleurs. Ils les placent auprès d'intermédiaires. C'est la loi du marché", pourrait-on lire dans la "chronique économique" du Matin, édition sportive du dimanche. Vive le market, en rien black!

DE VAN GOGH AU FOOTBALL
Cette anecdote n'est que la pointe de l'iceberg d'une industrie qui se réorganise très vite. Elle révèle les traits normaux du fonctionnement d'une économie capitaliste, tout simplement capitaliste.
Pour démonstration: Joe Lewis est une des grandes fortunes de Grande-Bretagne: 7 à 8milliards de francs. Il l'a faite dans l'immobilier, la restauration, l'industrie des loisirs et la finance. Il se lance dans le football, mais ne passe pas ses week-ends sur un stade. Il était un des gros actionnaires de la maison d'enchères Christie's, spécialisée dans la vente de boucles d'oreilles impériales, de tableaux de maîtres et autres voitures "hors prix".
Il a vendu sa participation dans Christie's -qui était à hauteur de presque 30%- à François Pinault, un mastodonte de la distribution en France. Au passage, Joe Lewis a doublé sa mise initiale. Après les enchères pour acheteurs huppés, il a trouvé un nouveau terrain de chasse: les clubs de football. Il en possède cinq, dont le Glasgow Rangers et AEK Athènes.
Il développe une politique européenne, en prévision d'un "nouveau football": une ligue de clubs européens sélectionnés, en nombre assez limité, qui vendront les droits de transmission des matchs à des chaînes de télévision payantes et négocieront avec les sponsors (des grandes firmes) des droits élevés de publicité. Un marché porteur de milliards de francs suisses.

LES FANS DES FINANCIERS
La Coupe 1998 grossit les traits de l'assimilation du football -comme sport et spectacle populaires- aux exigences de rentabilité du capitalisme fin de siècle. Symboliquement, l'entrée de clubs en Bourse -Manchester United avec un chiffre d'affaires (CA), en 1997, de 208millions de francs, Tottenham Hotspur avec un CA de 67millions ou Grasshoppers avec 18,2millions- traduit la mutation en cours.
Cette "capitalisation" du football repose sur de nombreux éléments. Un parmi eux mérite d'être souligné d'entrée de jeu. Virginie Lannevere, gestionnaire de la firme Salomon Smith Barney, déclare "La valeur boursière d'un club de football s'appuie sur le potentiel de ses fans."
Traduisons: ils achètent des billets; ils offrent un spectacle qui permet d'accroître le prix des droits de transmission vendus aux télévisions; ils paient des articles divers portant le logo du club; ils sont un relais pour les publicitaires qui utilisent aussi bien l'enceinte du stade (panneaux divers) que les interruptions à la mi-temps (clips publicitaires).
Les salariés financent -en recyclant une partie de leur salaire et de leur temps de loisir- le bien-être... financier des Joe Lewis et autres Sepp Blatter.

Charles-André Udry
économiste

Les reportages du Courrier

© Copyright juillet 1998, Le Courrier en collaboration avec ImagineR Software, l'alternative informatique
Cette série d'articles a été publiée dans Le Courrier entre le 10 juin et le 10 juillet 1998.
Elle est également parue dans L'Evénement syndical, hebdomadaire conjoint des syndicats SIB et FTMH.