| Sommaire du reportage La shoah et le silence de l'amérique La Suisse, un miroir pour les Etats-Unis Histoire: les juifs sont restés... Nahum Goldmann Elie Wiesel |
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Les Etats-Unis ont laissé les nazis assassiner six millions de Juifs sans réagir La Shoah et le silence de l'Amérique
"Les alliés et en particulier les Américains n'ont rien fait pour sauver les Juifs. C'est là le vrai scandale!" Gerhart Riegner sait de quoi il parle. Durant la Deuxième guerre mondiale, il était le représentant du Congrès juif mondial à Genève. "Après la défaite de la France en été 1940, mon service est devenu la principale source d'information sur le sort des Juifs d'Europe." Plus de cinquante ans plus tard, à l'âge vénérable de 87 ans, cet ancien réfugié juif allemand travaille toujours pour l'organisation dont il a été l'un des fondateurs en 1936. De la fenêtre de son bureau , au 4e étage du 1 rue de Varembé, il peut apercevoir une aile du siège des Nations Unies... Unies, avant, pendant et après la guerre, dans leur indifférence quasi totale face à l'extermination des Juifs. "C'est après la conférence des Bermudes, en avril 1943, que nous avons compris que les alliés ne tenteraient aucune opération de sauvetage." La rencontre des délégations britannique et américaine ne donne aucun résultat concret: visiblement, le but des diplomates n'était pas d'aider les juifs, mais de calmer tous ceux qui faisaient pression pour venir à leur secours2. IL SE SUICIDE À LONDRES La conférence des Bermudes s'est ouverte le premier jour du soulèvement du ghetto de Varsovie. L'écrasement de l'insurrection coïncidera avec le suicide, à Londres, d'un responsable de la communauté juive, désespéré par l'inaction des puissances occidentales. Cette inaction n'était aucunement fondée sur l'ignorance. Par un certain nombre de sources dont celle, prépondérante, du bureau genevois du Congrès juif mondial, le monde savait. "En octobre 41, trois mois après le début de l'offensive allemande en Russie, j'ai transmis aux gouvernements britannique et américain un rapport répercutant les nouvelles qui me parvenaient de l'Est. Elles étaient si tragiques que je mettais en doute qu'un seul Juif survive à la guerre", raconte Gerhart Riegner. Le 8 août 42, il transmet un autre rapport, d'une importance fondamentale et basé sur une source très sûre, révélant l'existence d'un plan d'extermination systématique. LA GÊNE DE WASHINGTON Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la divulgation de ces informations gène considérablement Washington. "Chacun de mes rapports télégraphiés provoquait un regain de pression sur le gouvernement pour qu'il agisse", explique Gerhart Riegner. Aussi, les plus hautes instances américaines tentent-elles de tarir la source. Le 10 février 1943, le représentant américain à Berne reçoit une instruction signée par le sous-secrétaire d'Etat Sumner Welles lui demandant de ne plus accepter à l'avenir "les rapports qui [vous] sont soumis afin d'être transmis à des personnes privées aux Etats-Unis, à moins qu'une telle action ne soit justifiée par des circonstances extraordinaires"3. "ON M'A DEMANDÉ DE PAYER" "Lorsqu'en avril 1943 je me suis présenté avec un long rapport proposant deux opérations de sauvetage, on ne m'a rien dit. Mais j'ai bien vu que quelque chose ne jouait pas. Finalement, on m'a demandé si j'étais prêt à payer pour le télégramme. J'ai accepté. Ils ont exigé un montant qui correspondait à un mois de mon salaire", raconte Gerhart Riegner. Inutile de préciser que le sauvetage proposé n'a pas été effectué. Comment expliquer l'indifférence de ceux que l'ancien représentant du Congrès juif considérait comme "nos meilleurs amis"? "C'est incompréhensible!", lâche-t-il, malgré les années écoulées. Incompréhensible? Voire! L'antisémitisme a très fortement gangrené la société américaine, jusqu'aux plus hautes instances du pouvoir. Une série d'enquêtes conduites entre 1938 et 1946 montre que plus de la moitié de la population des Etats-Unis considérait les Juifs comme cupides et malhonnêtes, et que 35% à 40% auraient approuvé une campagne antijuive4. ANTISÉMITISME YANKEE Cet antisémitisme yankee croissait à mesure que la persécution nazie s'amplifiait en Europe. Entre 1941 et 1944, les actes de violences contre la communauté juive -profanations de synagogue, attaques d'enfants...- se multiplièrent, principalement à New York et à Boston. Face à cette situation, tout le monde maintenait le profil bas. Roosevelt ne mentionna presque jamais le massacre des Juifs européens lors de ses interventions, et la presse américaine enfouit le plus souvent ces nouvelles dans les pages intérieures ou les délaya dans des considérations générales sur les crimes nazis. Même les organisations juives, jusqu'en 1942, évitèrent de parler des persécutions. LA PROPAGANDE ALLEMANDE "La propagande allemande au Etats-Unis était très forte et très habile", explique Gerhart Riegner. "Elle accusait les Juifs de vouloir pousser l'Amérique dans la guerre, or, l'opinion publique était majoritairement défavorable à une participation au conflit." L'antisémitisme américain avait déjà trouvé dans les années vingt un terrain privilégié d'expression: la réglementation de l'immigration. Entre 1880 et 1920, l'Amérique accueilli une très forte vague d'immigration juive en provenance des pays d'Europe orientale -Russie, Pologne, Galicie, Roumanie- après les premiers pogromes de Russie5. Ces immigrés, influencés par les idées sociales qui avaient cours dans leur terre d'origine, se retrouvèrent nombreux dans le mouvement syndical naissant. L'opinion publique américaine se forgea donc l'idée que Juif était synonyme de communiste. Avec l'arrivée de la Grande dépression, elle tenait son bouc émissaire. LE SYSTÈME DES QUOTAS La loi des quotas de 1924 vise donc expressément à limiter l'immigration slave et juive. Elle fixe le nombre des immigrants en fonction de la composition de la société américaine en 1890, avant l'arrivée massive d'immigrants juifs. Ainsi, sur les quelque 150'000 entrées autorisées par année, plus de la moitié sont réservées aux ressortissants anglais et irlandais, tandis que les Polonais et les Russes se partagent moins de 10'000 visas6. Jusqu'en 1950 -malgré diverses tentatives de milieux favorables à l'accueil des réfugiés-, cette loi ne sera jamais modifiée pour s'adapter aux réalités des personnes persécutées. Pis! pendant la guerre, un groupe antisémite au Département d'Etat parviendra à verrouiller à tel point l'immigration que seuls 10% des visas autorisés par la loi de 1924 seront effectivement accordés, soit, par exemple, environ 650 visas par année pour les Polonais dont le pays comptait plus de trois millions de Juifs avant la guerre. NE PAS AIDER HITLER Cela n'est pas outre mesure surprenant lorsque l'on sait qu'en mai 1943, l'un des responsables de la section des visas au Département d'Etat, Robert C. Alexander, estimait que le sauvetage des Juifs aurait eu pour effet de "débarasser Hitler du fardeau et de la corvée"7. De plus, les réfugiés, pour avoir une chance de passer les obstacles, devront satisfaire à une double condition: qu'une organisation assure la prise en charge de tous les frais et que leur "utilité" pour la société américaine soit avérée. Dans ce contexte, les personnes qui, fuyant la furie nazie, parvenaient par leur propre moyen sur les rivages américains n'avaient pratiquement aucune chance d'être recueillies, en dépit de la promesse gravée au pied de la statue de la Liberté: "Laissez venir à moi vos pauvres et lasses masses entassées, aspirant à respirer librement (...)". LE DRAME DU SAINT-LOUIS Le millier de réfugiés juifs du "St. Louis" furent parmi les premiers à en faire l'expérience. Partis le 13 mai 1939 de Hambourg, ils se virent refuser l'admission à Cuba -qui était à l'époque une sorte de protectorat américain- et aux Etats-Unis. Le "St. Louis" dut reprendre le chemin de l'Europe, où la plupart des passagers furent déportés et assassinés par les nazis. Quelques années plus tard, les personnes embarquées à bord du "Quenza" eurent plus de chance. Une exception liée à l'intervention déterminée auprès du secrétaire d'Etat Cordell Hull de deux personnalités juives, le rabbin Stephen Wise et Nahum Goldmann. Dans ses mémoires8, le second raconte l'épisode: "Si vous voulez, aurait dit Goldmann à Hull, je peux télégraphier aux réfugiés du Quenza pour leur dire de se jeter par dessus bord..." "Vous êtes vraiment cynique, M. Goldmann", aurait répondu le responsable américain. Et le premier de répliquer: "Je me demande qui est plus cynique, le secrétaire qui cherche à condamner des centaines de Juifs à une mort certaine, ou celui qui essaie de les sauver." "QU'EN FERIONS-NOUS" Cynique: aucun autre mot ne convient mieux pour qualifier l'attitude américaine face à la Shoah. Les manoeuvres -politiques, médiatiques, militaires- ne visèrent aucunement à sauver des vies, mais à ne pas se les voir confiées. A l'issue de la conférence des Bermudes, on posa aux journalistes cette question: "Supposez qu'Hitler laisse sortir d'Europe quelque chose comme deux millions de Juifs, qu'est-ce que nous en ferions?". Manuel Grandjean 1 Les mémoires de M. Gerhart Riegner devraient être publiées cette année aux éditions Le Cerf. 2 Voir à ce sujet David S. Wyman, L'abandon des juifs, les Américains et la solution finale, Flammarion, 1987. 3 Raul Hilberg, La destruction des juifs d'Europe, Folio Histoire, p. 968. 4 Wyman, op. cit., p. 35 et 36. 5 En 1880 l'Amérique comptait 250'000 Juifs. A la veille de la première guerre mondiale, la communauté juive dénombrait plus de 3 millions d'âmes. 6 Les quotas d'immigration par année pour les pays occupés par les forces de l'Axe étaient les suivants (chiffres arrondis à la centaine): Allemagne et Autriche: 27'300; Pologne: 6500; Italie: 5800; Pays-Bas: 3100; France: 3000; Tchécoslovaquie: 2800; URSS: 2700; Belgique; tous les autres Etats: moins de 300. 7 Wyman, op.cit., p. 137. 8 Memories, the autobiography of Nahum Goldmann, Weidenfeld and Nicolson, London, 1970, p 202. |
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