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Sommaire du reportage
La shoah et le silence de l'amérique
La Suisse, un miroir pour les Etats-Unis
Histoire: les juifs sont restés...
Nahum Goldmann
Elie Wiesel
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Histoire

Les juifs sont restés dans les camps de concentration jusqu'en 1948

La guerre était finie, mais personne ne voulait d'eux: des milliers de rescapés sont restés dans les camps. Et les vainqueurs n'étaient pas tendres, à commencer par le général Patton.

Lorsqu'en mai 1945 les armes se taisent en Europe, le monde découvre avec effroi les images des camps d'extermination nazis. Corps décharnés, yeux vidés par d'indicibles souffrances...

Personne n'a oublié ces images. Mais qui se souvient aujourd'hui que, pour la grande majorité de ces rescapés, l'horreur n'appartenait pas encore au passé? Car immédiatement, le pragmatisme qui a prévalu pendant la guerre reprend ses droits. Pour les troupes alliées qui occupent l'Allemagne, il faut bien collaborer avec la population locale pour se nourrir, pour gérer le pays, tandis que les survivants des camps, totalement dépendants, gravement touchés physiquement et psychiquement, apparaissent comme un fardeau. Le plus souvent donc, l'attitude du libérateur est minimaliste, tout particulièrement dans la zone d'occupation américaine1.

DANS LES ÉCURIES

Ainsi, les victimes du nazisme restent souvent dans les camps mêmes où ils ont tout enduré. Parfois, ils sont déplacés à faible distance, comme à Celle près de Bergen-Belsen où certains sont parqués dans des écuries, ou à Mauthausen, où ils sont enfermés dans une prison. Tous les camps sont surpeuplés, les familles ne sont pas regroupées, la promiscuité est immense et les conditions sanitaires déplorables. Les barbelés restent en place, tout comme les gardes qui portent maintenant des uniformes américains. Parfois, notamment à Landsberg, les rescapés sont contraints de porter des uniformes allemands, ou, comme les survivants de Buchenwald, ils gardent leurs fripes de détenus. A Wildflecken, le travail obligatoire est effectué sous la surveillance de gardes armés, celui qui ne s'y soumet pas est emprisonné sans nourriture.

"PAS MIEUX QUE LES NAZIS"

Les Juifs ne constituent que les 20% des "personnes déplacées" rassemblées dans les camps dont la majorité -une centaine- se trouvent en zone d'occupation américaine. Souvent, les rescapés Juifs sont mélangés à des collaborateurs nazis venus volontairement en Allemagne et qui tentent d'obtenir le statut de réfugié. Ainsi à Dachau, les Juifs polonais subissent quotidiennent les violences de leur compatriotes pro-nazis. Loin d'essayer de démasquer ces anciens auxiliaires du nazismes, les troupes américaines les considèrent comme des "réfugiés d'élite". A ce titre, ils leur confient des responsabilités dans les camps2.

Pendant trois mois après la Libération, l'armée yankee interdit les camps aux organisations humanitaires. Celles-ci ne sont d'ailleurs pas légion à se mobiliser. Seuls les organismes juifs américains se pressent, les autres viendront plus tard, lorsqu'ils auront réalisé que les personnes déplacées ne sont pas que des Juifs...

Les rumeurs concernant le traitement des réfugiés commencent cependant à sourdre. Si bien que le président des Etats-Unis, Harry Truman, mandate un nommé Earl Harrison pour établir les faits. Celui-ci rend le 24 août 1945 un rapport on ne peut plus clair: "La situation actuelle est telle, écrit-il, que nous semblons traiter les Juifs comme les nazis les traitaient, sauf que nous ne les exterminons pas."

PATTON L'ANTISÉMITE

Le texte provoque la réaction immédiate du président Truman, qui, contrairement à son prédécesseur, tente réellement de venir en aide aux victimes3. Mais, sur le terrain, la situation tarde à s'améliorer en raison de l'antisémitisme virulent qui s'exprime parfois jusqu'aux plus hauts postes de l'armée. Le général Lucius Clay estime ainsi que "les DP (displaced persons) doivent obéir aux lois allemandes" et que "c'est seulement grâce à l'aide efficace des forces de police allemandes que la petite armée d'occupation peut contrôler l'Allemagne". Le général George S. Patton va plus loin encore. Il fustige dans son journal ceux qui "pensent que la personne déplacée est un être humain, ce qu'elle n'est pas, et ceci s'applique particulièrement aux Juifs qui sont inférieurs aux animaux". Jusqu'à ce qu'il soit muté, les réfugiés juifs subissent donc les exactions de Patton, lequel, par exemple, fait battre et enfermer dans des trains des Juifs polonais pour les rapatrier de force.

L'IMPOSSIBLE PALESTINE

Quant aux possibilités d'immigration, seul véritable espoir pour les survivants de reconstruire un avenir, elles restent désespérément ténues. Les Britanniques restreignent fermement l'accès à la Palestine, et les Etats-Unis restent implacablement rivés à l'application de la loi des quotas de 1924, ceci malgré de nombreuses interventions en faveur d'un accueil plus large. Ainsi, plus de la moitié des visas américains disponibles sont réservés à des ressortissants de pays qui n'ont pas été occupés par l'ennemi et qui, par conséquent, ne comptent aucun réfugié. Pour le solde, les critères de sélection favorisent clairement les non-Juifs, rendant presque impossible l'immigration aux survivants des camps.

Entre la fin de la guerre et le 1er juillet 1948, les Etats-Unis n'auront accordé que 28'000 visas à des Juifs. Parallèlement, un quota spécial a été instauré, à l'instigation du ministère de la défense et de la CIA nouvellement créée, pour faire entrer des centaines d'anciens nazis en raison de leur intérêt pour la sécurité nationale... Lorsqu'en 1948 et surtout en 1950, les portes de l'Amérique s'entrouvriront légèrement pour les victimes, la plupart préféreront immigrer dans le tout jeune Etat d'Israël.

Manuel Grandjean


1 L'essentiel des informations ci-après provient de l'ouvrage Ces Juifs dont l'Amérique ne voulait pas, 1945-1950, Françoise Ouzan, Complexe, Bruxelles, 1995.
2 Les Britanniques ne firent pas beaucoup mieux en demandant aux survivants des camps de payer leur subsistance en travaillant pour l'économie allemande! Cf. Raul Hilberg, La destruction des juifs d'Europe, Folio Histoire, p. 988.
3 En avril 1943, le sénateur Harry Truman avait joint sa voix aux protestations contre le Gouvernement américain qui ne tentait aucun sauvetage de Juifs.
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