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Lundi 12 Septembre 1994

RÉFUGIÉS

Le gouvernement serbe continue à malmener les Albanais en Kosove

Le travail des membres du "Conseil pour la défense des droits de l'homme et des libertés" est d'informer les gouvernements étrangers sur la situation des Albanais en Kosove.

SOLIDARITÉ

Lors de son passage à Genève en juillet dernier, M. Sami Kurthesi, secrétaire du Conseil pour la défense des droits de l'homme et des libertés à Prishtine, capitale de la Kosove, nous a parlé de la situation de ses compatriotes albanais dans cette province.

Le Courrier: Quelles sont les fonctions du Conseil pour la défense des droits de l'homme et des libertés auquel vous appartenez? Est-ce un organisme officiel?

M. Kurthesi: le Conseil est un organisme affilié à la Fédération internationale des droits de l'homme, mais il est indépendant. C'est pour cela que nous rencontrons de gros problèmes d'argent, nous ne sommes pas soutenus financièrement. Le travail de l'organisation est de recueillir tous les témoignages relatifs à de mauvais traitements perpétrés par la police et le gouvernement serbe sur les Albanais de Kosove. Et tout ce que nous pouvons faire, c'est informer les gouvernements étrangers de la situation désastreuse sur place, en espérant que ces mêmes gouvernements feront pression sur les autorités serbes.

Quelle est la situation actuelle des Albanais en Kosove?

Au mois de mai de cette année, des bus transportant des réfugiés en provenance de Suède ont été refoulés à la frontière. Pour moi, cela prouve que le gouvernement serbe poursuit son but qui est de faire disparaître la population albanaise de Kosove. La tactique de la répression est efficace, puisque plus de 300 000 Albanais, en majorité des jeunes hommes de 17 à 30 ans, déserteurs ou réfractaires, ont fui le pays depuis 1990. On estime d'ailleurs la proportion d'Albanais dans l'armée serbe à environ 0%.

La situation des Albanais en Kosove est très grave. Nous avons recensé plus de 13 000 cas de répression, des gens battus ou arrêtés. Mais comme ils ont peur de parler, ce chiffre ne représente que 60 ou, au maximum, 75% des cas. De plus, nous ne prenons en compte que les cas les plus graves.

Que pensez-vous du rapport qui a été produit par la Commission du Département fédéral des affaires étrangères?

Ce rapport est déplorable et inexact. C'est peut-être le pire des rapports sur l'étranger qui soit sorti depuis quatre ans. J'ai pu discuter avec une des personnes qui s'est rendue sur place. Elle m'a expliqué que la délégation n'avait pas eu assez de temps pour bien apprécier la situation. Je ne comprend donc pas pourquoi ils ont écrit ce rapport mensonger. D'autant plus qu'il était clair que les autorités allaient s'appuyer sur lui pour renvoyer les gens.

Et on ne peut pas dire que les Albanais soient en sécurité en Kosove. J'ai moi-même été arrêté dans le bureau du Conseil au mois de juillet dernier. Les policiers ont pris les photos et les fiches que nous avions des gens qui se sont plaint; ils m'ont emmené, puis battu pendant plusieurs heures.

Mes collaborateurs ont peur, certains ne veulent plus travailler dans de telles conditions. Mais des gens doivent être présents pour recueillir et regrouper les témoignages. Il faut aussi aider les personnes arrivant des villages de Kosove où la répression se fait plus dure encore.

A votre avis, quel sont les risques encourus par les déserteurs renvoyés dans leur pays?

S'ils ne disparaissent pas avant, les réfugiés refoulés risquent surtout d'être enrôlé par l'armée. Dans les casernes, les Serbes les prennent comme têtes de turc. En plus, ils risquent de subir les mêmes mauvais traitements infligés à tous les Albanais en Kosove, peut-être même pire car ils ont essayé d'obtenir l'asile ailleurs.

Lorsque on vous écoute, on a l'impression que les Albanais en Kosove sont seuls et privés d'aide. Qu'en est-il exactement?

Diverses associations humanitaires soutiennent les Albanais comme elles le peuvent, mais nous ne sommes représentés nulle part politiquement. Le peuple albanais entend être indépendant et autonome. C'est pourquoi nous avons boycotté les partis politiques en place, que ce soit l'opposition au gouvernement actuel ou les Serbes ultranationalistes. Nous avons notre propre gouvernement, constitué par la "Ligue démocratique de Kosove". En fait, depuis 1981 déjà, les Albanais se sont créé un système médical, scolaire et financier parallèle. Nous avons dû le faire pour survivre, puisque les Serbes, fidèles à leur politique de répression, nous ont interdit l'accès à toutes ces structures. Malheureusement, notamment sur le plan de la santé, le système parallèle fonctionne mal car il est très difficile de nous procurer du matériel.

Malgré la répression, les Albanais de Kosove continuent à se battre pour obtenir leur indépendance. Vous qui vivez sur place, comment considérez-vous vos compatriotes réfugiés à l'étranger?

Je ne sais vraiment pas quelle position adopter à leur sujet. Je ne pourrai jamais demander à un compatriote de revenir en Kosove car personne, pas même le Conseil, ne peut lui garantir une protection. Pourtant, nous avons besoin des jeunes sur place. Cela peut vous sembler comique, mais si cet exode se poursuit, il n'y aura bientôt plus de jeunes hommes albanais en Kosove. Il n'est déjà malheureusement plus rare, actuellement, de voir dans les discothèques de Prishtine un garçon entouré de trois ou quatre jeunes filles!

J'ai personnellement vécu en Suisse pendant quelques années. Je savais qu'en retournant dans mon pays, j'avais de sérieux risques d'être arrêté. Condamné à dix ans de prison, j'en ai fait sept. Ma femme a été incarcérée quatre années. Malgré cela, nous avons préféré rentrer car nous étions conscients que notre peuple avait besoin de tout le monde sur place. Evidemment, tous ne voient pas les choses de cette manière. Nombre de personne viennent à l'office pour nous demander des papiers certifiant qu'ils ont été maltraités, que cela soit vrai ou faux. Ils veulent s'en servir pour obtenir l'asile à l'étranger. Nous refusons toujours. Mais je ne peux pas les blâmer de vouloir partir, la situation est si mauvaise... La seule façon pour moi d'aider mon peuple et les réfugiés albanais c'est de témoigner encore et encore en espérant que cela aboutira à ce que les gouvernements étrangers fassent pression sur les autorités serbes.

Propos recueillis par CHANTAL DUSSERRE

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