Mardi 6 Septembre 1994
RÉFUGIÉS
Les autorités suisses jugent légitime
de renvoyer les Albanais du Kosovo
La situation des requérants albanais du Kosovo
en Suisse est délicate. Les renvois par la contrainte,
suspendus pour des raisons pratiques, pourraient reprendre d'ici
peu.
Depuis septembre 1992, la Suisse connaît un moratoire de fait sur le renvoi des requérants d'asile Kosovars. Les autorités ont donc cessé de prendre des décisions de deuxième instance (décision de renvoi après recours) et la question du renvoi des Albanais du Kosovo ne se posait plus. Par la suite, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) a envoyé une commission en ex-Yougoslavie, chargée d'observer la situation. Résultat: un rapport interne, daté de mars 1993, allant à l'encontre de la position adoptée par de nombreux organismes internationaux comme Amnesty International ou la Fédération internationale des Ligues des droits de l'homme. La mission helvétique a en effet considéré que, sur le plan des droits de l'homme, la situation s'était "stabilisée au niveau d'il y a trois ans".
Or, au cours de ces trois dernières années
la province de la Kosove a connu de grands bouleversements. Elle
a perdu son indépendance à la suite de l'annexion
serbe et le Parlement de Kosove a été dissous. La
purification ethnique a commencé par le licenciement de
150 000 Albanais, comme le soulignent les organisations humanitaires.
D'autre part, l'école en langue albanaise a été
supprimée et cette population n'a actuellement plus accès
aux structures sociales. Tous les jours, des dizaines de personnes
sont arrêtées, tabassées ou disparaissent.
La région est sous le joug d'une importante occupation
militaire et paramilitaire serbe. Le gouvernement en place cherche
à enrôler de force des jeunes recrues et réservistes
albanais, qui refusent d'obtempérer pour des raisons évidentes
de solidarité avec les peuples victimes de la purification
ethnique des Serbes. Ainsi, la majorité des réfugiés
albanais en Europe sont des jeunes de 18 à 27 ans, déserteurs
ou réfractaires. Selon des sources serbes, 350 000 Albanais
auraient déjà quitté le Kosovo au cours de
ces trois dernières années.
RAPPORT = RENVOIS
Selon M. Ueli Leuenberger, conseiller juridique et social du secteur réfugié au Centre social protestant de Genève, le rapport suisse laisse entendre que le problème du Kosovo serait celui des sept millions d'Albanais: trop nombreux, ils feraient peser une menace sur le peuple serbe. D'autre part, ils se seraient exclus eux-mêmes de la société en créant leurs propres institutions médicales et scolaires, dans l'ombre. Enfin, la répression ne serait pas si importante et il n'y aurait pas de généralisation de la violence.
C'est pourtant sur la base de ce rapport que les
chambres de recours en matière d'asile (CRA) ont recommencé
à planifier des expulsions. Puis, la pression des médias
et de diverses organisations humanitaires a poussé les
chambres à se montrer plus prudentes. Actuellement, à
Genève, la CRA admet que les rapports qui dénoncent
la répression au Kosovo sont véridiques. Néanmoins,
elle considère que, étant donné qu'il n'y
a pas de danger généralisé, il n'y a aucune
raison de ne pas procéder à des renvois.
PREUVES à FOURNIR
Pour pouvoir rester en Suisse, le requérant doit prouver qu'il a été personnellement persécuté. Les réfractaires, par exemple, doivent fournir un ordre de marche pour confirmer leurs dires. Ce qui n'est malheureusement pas si simple, puisque la plupart des jeunes qui arrivent en Suisse n'en possèdent pas. "Les Albanais du Kosovo qui refusent de faire leur service dans l'armée serbe ne peuvent pas accepter les ordres de marche, sous peine d'être considérés comme déserteurs. De même si une famille l'accepte, le père ou le frère est alors considéré comme responsable de l'appelé vis-à-vis de l'armée et s'expose à des représailles en cas de désertion" explique Ueli Leuenberger.
Ainsi, dans toute la Suisse, des centaines de personnes
sont sous le coup d'une décision de deuxième instance
et pourraient être renvoyées sur-le-champ.
LE PROBLèME DU RENVOI
Le problème qui se présente maintenant aux autorités suisses est l'impossibilité matérielle de renvoyer les Albanais au Kosovo. En raison de l'embargo contre l'ex-Yougoslavie, Prishtina, capitale de la province, n'est plus accessible. Jusqu'à fin octobre 1993, les autorités ont utilisé, pour les renvois par contrainte, un passage par la Macédoine. Mais la forte minorité albanaise siégeant au Parlement de ce pays a fait pression sur le gouvernement qui a décidé d'éviter une tension inter-ethnique en refusant de continuer à collaborer au renvoi des Albanais. Seuls les retours volontaires sont désormais possibles par cette voie.
La Suisse a alors engagé des négociations
avec la Hongrie et la Bulgarie pour obtenir un accord de passage.
Selon l'Office fédéral des réfugiés
à Berne, les pourparlers avec les pays limitrophes de l'ex-Yougoslavie
seraient toujours en cours.
LA SUèDE OUVRE LA VOIE
La Bulgarie a déjà accepté de laisser transiter sur son territoire les réfugiés albanais du Kosovo, refoulés de Suède. Les requérants étaient escortés par des membres des polices suédoise et bulgare jusqu'en Serbie. Mais ce nouvel itinéraire ne règle pas tous les problèmes des pays désirant se défaire de leurs réfugiés. En effet, les autorités serbes ne semblent pas toujours disposées à "récupérer" la population kosovare: au mois de mai de cette année, trois cars suédois de refoulés non-volontaires ont été stoppés à la frontière serbe, en dépit d'un arrangement bilatéral qui avait été conclu entre ces deux pays, selon lequel les papiers d'identité des réfugiés devaient être vérifiés et approuvés par l'ambassade serbe à Stockolm. Les autorités suédoises ont donc décidé de stopper les renvois d'Albanais de Kosove en attendant de trouver une solution.
La raison invoquée par le consul serbe en
Suède au manque de collaboration de son pays est le manque
d'argent. Les autorités serbes ne pourraient pas prendre
en charge les réfugiés qui n'auraient nulle part
où vivre et travailler. Cette explication semble plausible,
mais les sanctions des Nations Unies sont probablement la cause
principale: si l'embargo était levé, le retour les
demandeurs d'asile renvoyés serait sûrement accepté.
DANGERS IMMÉDIATS
Actuellement, les organisations humanitaires craignent différentes choses, dont la levée de l'interdiction de transiter en Macédoine. Crainte justifiée par la récente tenue d'une réunion des ministres de l'intérieur des pays concernés et de la Macédoine au cours de laquelle ceux-ci auraient promis une aide économique à ce pays, en échange de l'accès à Skopje, sa capitale. Le gouvernement macédonien serait donc en train de peser le pour (aide économique) et le contre (problèmes inter-ethniques). Autre danger: une ratification de l'accord avec la Hongrie.
Si l'un de ces verrous saute, les renvois pourraient
recommencer. D'après le code pénal fédéral
serbe, les réfractaires et déserteurs sont passibles
d'une peine allant de trois mois à dix ans d'emprisonnement.
Dans la pratique cependant, le nombre de poursuites est, selon
le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), très
faible. Les habitants du Kosovo ne sont pas envoyés sur
le front, mais les réfractaires sont emmenés en
caserne où on leur ferait subir divers mauvais traitements.
En fait, les organismes d'entraide estiment qu'un retour serait
acceptable seulement en cas d'amnistie générale.
Mais cela n'entre aucunement dans les perspectives du gouvernement
serbe qui refuse également les délégations
permanentes d'observateurs officiels.
CHANTAL DUSSERRE
Le HCR se prononce pour le non-renvoi
Le 2 décembre 1993, le Haut commissariat aux
réfugiés (HCR) avait pris position de la manière
suivante: "Les réfractaires et les déserteurs
albanais du Kosovo devraient être considérés
comme une catégorie particulière, étant donné
les violations desdroits de l'homme et les discriminations déplorables
que connaissent les habitants de ce territoire, ainsi que l'instabilité
de la situation politique. On estime que la majorité de
la population d'origine albanaise refuse l'autorité serbe
et préfère l'autonomie. Dans cette optique, le refus
des Albanais du Kosovo de servir dans l'armée serbe pour
raison de conscience doit être considéré comme
valable et légitime, sauf preuve du contraire. C'est la
raison pour laquelle le HCR se félicite de la politique
de non-retour pour raisons humanitaires pratiquée à
l'égard des Albanais du Kosovo. Le HCR est notamment préoccupé
par les risques encourus par les activistes renvoyés dans
leur pays qui luttent pour l'indépendance du Kosovo."
C.DE
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