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Samedi 18 Juin 1994

De quelques exemples d'une ignominie ordinaire

La lecture du bulletin de liaison pour la défense du droit

d'asile raconte la dérive au quotidien d'un droit.

T. est un requérant d'asile tchadien, qui a déposé une

demande d'asile le 22 juin 1992 et qui a reçu un refus de

l'Office fédéral des réfugiés le 5 novembre 1993. IL a

décidé de ne pas recourir contre cette décision. En

attendant son refoulement, il obtient, le 3 janvier 1994,

une attestation de séjour temporaire de l'Office cantonal

des requérants d'asile du canton de Vaud.

Le 25 février 1994, la police vient le chercher à son

domicile. Il est présenté à un juge qui ordonne sa mise en

détention en vue du refoulement. Le 1er mars, la police

tente de le renvoyer au Tchad, mais T. craint pour sa vie

et, devant son refus de monter dans l'avion, le pilote

refuse de l'embarquer. Le juge ordonne une seconde mise en

détention.

T. recourt ensuite sans succès contre ces mises en

détention et n'apprend que 24 heures avant son deuxième

départ qu'il aurait eu droit à un avocat. Ensuite, selon T.,

le 24 mars, deux policiers viennent le chercher pour

l'amener à l'aéroport de Cointrin: "on me plaça dans une

cellule, menotté et enchaîné (...) Quelques minutes après,

deux policiers sont revenus dans ma cellule (...) Avec un

rouleau de scotch en main. En plus des menottes et de la

chaîne, je fus scotché des deux mains. Ils sont ressortis.

L'un reviendra, après quelques minutes, avec un comprimé,

une pastille blanche, en me demandant de l'avaler". T.

refuse. "Quelques minutes après, la porte de le cellule

s'ouvrit. Deux gendarmes et deux policiers sont entrés,

suivis de six gendarmes de l'aéroport en tenue. Quatre ont

sauté sur moi, deux autres me donnèrent des coups très

violents, m'ouvrirent la bouche pour me faire avaler par la

force le produit. Ils versaient les comprimés successivement

dans ma bouche". Résumons la suite: toujours selon T. , la

police lui a alors bandé les yeux, la bouche, ne lui

laissant que le nez pour respirer. Mais, à nouveau, refus du

pilote d'embarquer T. dans l'avion.

La police a ensuite tenté d'obtenir d'un psychiatre un

internement psychiatrique. Sans succès. Le délai légal de

trente jours d'internement étant écoulé, la police a dû le

relâcher.

Fabulations d'un requérant paranoïaque? Pas vraiment.

Ces propos ont été publiés dans la revue "Vivre ensemble"1,

le bulletin de liaison pour la défense du droit d'asile. Des

organismes sérieux et engagés dans le domaine de l'asile

jugent ce témoignage "très sérieux". L'autorité politique

vaudoise a été saisie et une enquête est en cours au sein de

la police. Des recherches ont été entreprises pour retrouver

les deux pilotes.

T. a dû être remis en liberté après les trente jours de

détention admis par la loi. Qu'en sera-t-il lorsque des

requérants seront plusieurs mois entre les mains de

l'administration?

On nous répondra qu'il faut bien expulser les demandeurs

déboutés. En les droguant? En leur scotchant les yeux et la

bouche? En ne leur signalant pas leurs droits? De telles

pratiques sont interdites même s'agissant de grands

criminels.

On peut en outre avoir des craintes pour le moins

légitimes lorsque l'on voit de quelle manière sont

effectuées certaines évaluations. La demande d'une femme

bosniaque a été refusée parce qu'entre deux auditions elle

n'a pas donné exactement la même version du viol collectif

qu'elle affirmait avoir subi. A l'autorité cantonale, elle a

parlé d'un état de semi-conscience. A l'autorité fédérale,

elle a affirmé s'être évanouie. En plus, elle n'était plus

sûre du nombre de violeurs, quatre ou cinq. On ne

s'interrogera pas pour savoir si cette femme n'a pas de

bonnes raisons de ne pas vouloir se souvenir avec toute la

précision requise des détails de son viol.

A noter que c'est une fonctionnaire femme qui a jugé ces

deux versions comme contradictoires.

Plus près, Marie-José Bavarel, de l'Aumonerie genevoise

¦cuménique auprès des requérants d'asile (AGORA), raconte

que Claudine et Francine, 24 et 25 ans, toutes deux Tutsis

du Rwanda, pays qui fait presque chaque jour partie de

l'actualité, ont été punies parce qu'elles n'étaient pas

rentrées à l'heure au CERA (Centre d'enregistrement pour

requérants d'asile) à la Praille. Précisons que l'heure

limite est fixée à 17 heures. Elles ont dû dormir dehors,

sans même pouvoir se munir d'un pull ou de tout autre

vêtement chaud. D'autres cas sont cités, parfois pour quinze

minutes de retard.

On veut les mettre en prison pour éviter leur fuite et

on leur refuse l'accès au centre pour quelques minutes de

retard. Lorsqu'on voit la souplesse d'esprit de ces

fonctionnaires concernant les modes de vie venus d'ailleurs,

on ne s'étonne plus du résultat de certains scrutins. Avant

de vouloir convaincre les citoyens, le Conseil fédéral

pourrait peut-être offrir une petite formation aux membres

de son administration.

Plus grave peut-être, toujours d'après des témoignages

des ¦uvres d'entraide, des fonctionnaires de service au CERA

décident parfois de disperser un peu partout en Suisse les

membres d'une famille venue demander l'asile. Des couples

qui n'ont contracté qu'un mariage coutumier risquent eux

aussi d'être séparés.

Cessons là cette énumération. Mais la lecture de "Vivre

ensemble" donne toujours un peu la nausée. Et ce ne sont pas

les événements de ces derniers mois qui sont faits pour nous

rassurer, en particulier la loi sur les mesures de

contrainte.

Ce qui est peut-être le plus grave, c'est que ces

informations ne semblent plus choquer grand monde.

Concernant les étrangers, la présomption de culpabilité est

entrée dans les m¦urs. L'ignominie devient ordinaire.

PATRICE MUGNY

Pour s'abonner à "Vivre ensemble", virer 20 frs au

CCP 12-0584-1, ou écrire à Case postale 177, 1211 Genève 8.

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