Vendredi 4 Avril 1997
EUROPE BARBELÉE
Les lieux d'enfermement pour les étrangers
se multiplient partout
Hommes, femmes, enfants, pauvres et sans papiers,
ils se retrouvent partout en Europe, souvent pour une durée
indéterminée, dans des prisons qui ne disent pas
leur nom.
"Partout, en Europe, dans des casernes, des
hôtels de police, des hangars, des baraquements préfabriqués
entourés de barbelés, des dépendances d'aéroports,
de ports et de gares, sont aménagées des prisons
qui ne disent pas leur nom, où sont privés de liberté
des êtres humains dont le seul tort est de ne pas avoir
en poche les papiers requis par nos administrations. Ce sont des
étrangers et, seconde caractéristique, ce sont,
la plupart du temps, des pauvres, des ressortissants de pays où
dictature et misère du peuple se conjuguent".
C'est par ces paroles que Jean-Pierre Perrin, de
la FASTI1 ouvrait à la mi-mars le colloque "Europe
barbelée" à Lille. Ce colloque rassemblait
des délégués d'associations d'une quinzaine
de pays. Dont la Suisse. Avec les "mesures de contrainte",
dont certains cantons font un large usage, les cellules des aéroports
ou encore, à certains égards, les Centres d'enregistrement
pour requérants d'asile (CERA), la Confédération,
pour une fois, se situe dans les normes européennes...
On peut dégager certaines caractéristiques
communes. Ainsi, la tendance croissante du pouvoir exécutif
de s'assurer le monopole de l'application du droit des étrangers.
L'administration s'arroge un "permis d'incarcérer".
Le juge de l'ordre judiciaire se trouve alors réduit au
rôle d'auxiliaire d'une procédure relevant du droit
administratif. Au nom du contrôle des flux migratoires,
"des principes fondamentaux de notre droit sont balayés",
déplorait un magistrat français, Sabine Mariette.
On retrouve également partout l'allongement des durées
de détention, l'ignorance dans laquelle on laisse les intéressés,
les lacunes en matière d'assistance juridique...
DURÉE ILLIMITÉE
En Allemagne, près de vingt mille personnes
passent chaque année dans des centres de rétention
en vue de leur expulsion, après un jugement expéditif.
Elles y restent habituellement quelques semaines, au maximum dix-huit
mois. Aux Pays-Bas, la durée est illimitée (généralement
entre six et neuf mois). On parvient à expulser la moitié
des étrangers enfermés. Les autres sont remis dans
la rue. "Un citoyen de Djibouti a été libéré
au bout de sept mois, simplement parce qu'on avait besoin de la
place pour quelqu'un d'autre..." La Belgique, après
avoir aboli la limite de deux mois, connaît en ce moment
un régime transitoire qui débouchera vraisemblablement
sur une durée maximale de huit mois.
En Grande-Bretagne, environ 15% des demandeurs d'asile
sont mis en détention pour une durée variable, la
plupart entre deux mois et un an. Fin mai 1996, ils étaient
ainsi 751 derrière les barreaux. "Parfois il y a une
explication, mais le plus souvent c'est arbitraire", affirme
Bill Mac Keith, un militant de la campagne pour la fermeture de
Campsfield, l'une des prisons utilisées à cet effet.
En France, l'on peut garder les étrangers en situation
irrégulière pendant dix jours dans l'un des vingt-sept
centres de rétention administrative. La CIMADE2 est présente
dans onze d'entre eux. "Il faut se battre pour que nous puissions
entrer dans les autres", insistait une représentante
de cet organisme.
Tout cela pose certes des problèmes juridiques,
notamment au regard de la Convention européenne des droits
de l'homme. Cependant, le contrôle de l'entrée et
du séjour des étrangers reste un attribut de la
souveraineté des Etats et ceux-ci disposent d'une large
part d'appréciation dans ce domaine.
D'INCROYABLES CRUAUTÉS
Les conditions de rétention décrites
par certains des intervenants font frémir. L'Allemand Helmut
Dietrich a parlé de "cruautés incroyables",
de détenus vêtus de haillons, d'autres relégués
dans des cellules d'isolement où ils sont ligotés...
Au moins 23 personnes se sont suicidées. Aux Pays-Bas également,
l'on confine souvent les détenus dans des cellules d'isolement
-pour une période de quatorze jours- quand, par exemple,
ils entreprennent une grève de la faim ou se mutilent en
guise de protestation. Ils n'ont droit qu'à une heure de
visite par semaine, en présence de gardiens. Les visiteurs
sont fouillés et ont l'impression d'aller voir un criminel.
"Les citoyens ordinaires ne savent rien de ce qui se passe
dans ces prisons", relevait Ren van Hollander, du Centre
autonome.
Une équipe de psychiatres britanniques a étudié
les conséquences de la détention sur la santé
mentale des requérants d'asile dans le Royaume-Uni. Les
détenus ne savent généralement pas pourquoi
ils sont en prison ni pour combien de temps. Ce vide d'information
provoque un grave stress. D'autant que nombre d'entre eux ont
déjà subi des traumatismes dans leur pays d'origine.
Ils supportent en général le premier ou les deux
premiers mois de prison, mais ensuite sombrent dans la dépression,
font des tentatives d'auto-mutilation ou se plaignent de maux
psychosomatiques. "En détention, les requérants
d'asile sont "exilés de la vie", ce qui constitue
un second exile", écrivent les chercheurs3.
"Ces lieux d'enfermement sont inacceptables.
Et les conditions dans lesquelles ils fonctionnent aggravent leur
iniquité. Sont placés les uns en face des autres
des gardiens mal préparés à leur tâche
et des détenus apeurés (...) Cette situation conduit
à donner tout pouvoir aux uns sur les autres. Une pente
qui mène aux abus, à la persécution",
ajoutait Jean-Pierre Perrin. En conclusion de leurs travaux, les
participants au colloque "Europe barbelée" ont
demandé "que soient supprimés tous les lieux
où des étrangers sont enfermés sans qu'aient
précédé un débat contradictoire et
une décision de justice garantissant les libertés
individuelles".
MICHEL BAVAREL
1 Fédération des associations de solidarité
avec les travailleurs immigrés (France).
2 Service social protestant.
3 A Second Exile, par C.K. Pourgourides, S.P. Sashidharan
et P.J. Bracken, Academic Unit, Northern Birmingham Mental Health
Trust, 1966.
A Genève, en cas de forte augmentation des
demandes d'asile, les requérants sont logés très
précairement dans l'ancien camp militaire situé
près de l'aéroport. J.-L. Planté
"Avant tout, résister"
"Nous sommes des êtres humains et nous
demandons à être traités comme tels!"
s'exclamait, à la fin du colloque, Madjiguène Cissé,
porte-parole des sans-papiers de Saint-Bernard. Il est pour le
moins effrayant qu'une telle évidence n'aille plus de soi.
"Notre civilisation prétend être fondée
sur l'universalisme, sur l'humanité reconnue à chaque
être humain, quelle que soit son origine, sa nation. Cette
prolifération des lieux d'enfermement pour étrangers
la menace", avertissait, de son côté, Jean-Pierre
Perrin. "On veut nous habituer au fait que certaines couches
de la population peuvent être exploitées, détenues
sans jugement, expulsées. Cela devient normal dans cette
nouvelle société", ajoutait un intervenant
allemand.
"LE POISON FERMENTE ENCORE"
Jean-Pierre Perrin disait encore ceci: "Nous
commémorons souvent les horreurs qui ont jalonné
les aventures totalitaires. Nous en ravivons la mémoire
pour nous protéger du retour de cette barbarie, de la "bête
immonde". Nous poussons de hauts cris quand elle réapparaît
dans les "purifications" de l'ex-Yougoslavie ou du Rwanda.
Mais nous avons du mal à avouer que, chez nous, à
deux pas de nos maisons, le poison fermente encore, inséminé
par les exigences tordues de l'économie mondiale, par la
séparation entre ceux qui prétendent aux niveaux
de vie supérieurs et ceux qui sont de trop."
Il existe en effet une cohérence entre la
manière dont on traite les requérants d'asile et
autres sans-papiers et l'"apartheid social" en train
de se répandre sur la planète, à la faveur
de l'implacable "loi du marché", du néolibéralisme
et de la compétition à outrance. Qu'il s'agisse
de l'approfondissement du fossé Nord/Sud ou du creusement
des inégalités à l'intérieur des pays
du Nord comme du Sud. Cette évolution nous entraîne
dans une redoutable logique où ceux qui disposent de l'avoir,
du pouvoir et du savoir ont peur de ceux qui sont privés
de tout. Et tentent à leur tour de les effrayer. "Nos
gouvernements affichent ouvertement une volonté de dissuader
les candidats à l'asile", relevait Jean-Pierre Perrin.
En ce moment, c'est le maillon faible de la société.
On s'attaque aussi, chez nous, aux chômeurs, en les réduisant
à la portion congrue. Demain, on s'en prendra à
l'ensemble du monde du travail, avertissait un sans-papiers de
Lille.
DÉFENDRE LES GARDE-FOUS
"L'histoire nazie, comme l'histoire soviétique,
apporte l'évidence qu'aucun gouvernement totalitaire ne
peut exister sans terreur et qu'aucune terreur ne peut être
efficace sans camps de concentration", écrivait Hannah
Arendt, une importante figure de la pensée politique de
ce siècle1. Nous n'en sommes pas -encore?- là. Des
garde-fous ont été érigés en Europe
occidentale (comme la Convention européenne des droits
de l'homme). Il s'agit de les utiliser et de les défendre.
Cependant, l'existence de ces lieux d'enfermement pour étrangers
constitue déjà une brèche. Attention, la
dégradation peut aller vite!
Que faire? "D'abord et avant tout résister",
déclarait Marie-Christine Blandin, présidente du
Conseil régional Nord-Pas de Calais à propos de
la mobilisation contre les lois Pasqua/Debré. En Suisse,
nous avons à continuer de surveiller l'application de "mesures
de contrainte" qui n'en sont pas moins scélérates
pour avoir été massivement approuvées par
le peuple. Tout relâchement de notre vigilance serait lourd
de con-séquences...
MBl
1 Un colloque portant le titre "Hannah Arendt
et le monde d'aujourd'hui: le droit d'avoir des droits",
aura lieu à Genève du 20 au 22 mai, sous l'égide
de la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation
et de l'Université populaire.
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