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Mercredi 8 Janvier 1997

REQUÉRANTS D'ASILE A LA RUE

Belle solidarité populaire côté pile, obéissance aveugle côté face

Entre Noël et Nouvel an, deux fois vingt requérants d'asile se sont retrouvés à la rue pour plusieurs jours, avant d'être "repêchés" par des associations. Justifications officielles.

Les portes closes du Centre d'enregistrement des requérants d'asile (CERA) durant la période des fêtes1 ont, une fois de plus, mis à mal la réputation de terre d'asile de la Confédération. Quarante personnes, parfois vêtues d'une seule chemise, se sont retrouvées à la rue, sous la neige, sans aucun moyen d'assistance officiel.

Hier, le directeur du CERA, M. Philippe Lenoir, justifiait son attitude en déclarant avoir "respecté les directives de son patron", l'Office fédéral des réfugiés (ODR) à Berne. Il soulignait encore que, selon le règlement en vigueur, trente cas d'urgence (enfants en bas âge, femmes enceintes et malades) avaient été acceptés durant cette période.

L'affaire n'en restera pas là. Une résolution vient d'être déposée par la député écologiste Fabienne Bugnon, demandant au Grand Conseil de relayer ces propositions au Conseil fédéral, instance responsable de l'ODR. L'auteure du document met notamment en cause "l'attitude extrêmement ferme du directeur du CERA". "Cette situation est tout simplement inadmissible et nous ne pouvons imaginer qu'elle se reproduise", dénonce la députée, intervenant pour que l'accueil au CERA soit indépendant des heures administratives. Fabienne Bugnon emploie encore dans son texte les termes de "non-assistance", "d'attitude inhumaine" et de "politique inhumaine menée par l'ODR".

LES ORDRES SONT LES ORDRES

"J'ai l'obligation, commune aux quatre CERA, de fermer durant les fêtes. Je ne peux pas me permettre de travailler de manière différente à Genève! C'est une question politique", argumente M. Lenoir. Toutefois, il devait bien se douter que le scandale allait éclater? "Je ne joue pas ma place de travail pour faire plaisir à l'opinion publique", rétorque-t-il fermement. Mais la vie de ces hommes et femmes pouvait être en danger? "J'ai d'abord des comptes à rendre à mon patron. Vous savez bien que, dans la conjoncture actuelle, soit vous respectez la consigne, soit vous vous exposez à des mesures. Je ne peux pas me permettre de jouer ma place de travail", insiste, répétitif, le directeur du CERA. Et de refuser de donner tout avis personnel sur le fond de la résolution qui, dit-il, n'est pas de son ressort.

CONTRASTE AVEC LA SOLIDARITÉ

Les 44 personnes laissées dehors à Genève ont encore eu la chance de trouver la Casagora en face du CERA. Le "container" aménagé par l'Aumônerie genevoise oecuménique auprès des requérants d'asile (AGORA) est, en effet, une structure unique en Suisse. On ne sait toujours pas ce qu'il est advenu des requérants d'asile arrivés dans les trois autres CERA de Suisse...

Préparée depuis quelques jours à l'éventualité, l'Armée du Salut à Genève a assuré gratuitement logement et nourriture. "Nous avons assez d'expérience et de places pour pouvoir répondre à des urgences. Et cela sans que l'accueil normal n'en pâtisse", souligne le Major Roland Magnin, de l'Armée du Salut. Seule contrainte pour ces recueillis, il fallait sortir les après-midi, l'accueil de nuit fermant ses portes.

Si les demandeurs d'asile ont pu se balader dans les rues enneigées, c'est aussi grâce à la solidarité de la population genevoise. En effet, le Groupe d'accueil des requérants d'asile de la Servette (GARAS) a lancé, lors des célébrations du premier week-end, un appel pour récolter des vêtements chauds. "Une quantité d'habits en très bon état, parfois même neufs, ont été déposés par des habitants du quartier", sourit avec reconnaissance Catherine Schneider, du GARAS.

Les après-midi de la semaine, les pré-requérants se sont rendus à nouveau à la Casagora. Mais, bien vite, l'espace est venu à manquer. Le GARAS a alors ouvert la salle paroissiale de la Servette pendant les deux week-ends. Outre un lieu d'accueil chaleureux et bien encadré, l'occasion était rêvée d'informer tranquillement et en détail les intéressés des procédures administratives à venir. "Samedi dernier, c'était vraiment extraordinaire. Nous avions notamment un Russe, un Lituanien, trois Somaliens, trois Colombiens, deux Kosovars, deux Mauritaniens et une Ethiopienne", se souvient Mme Schneider. Tous dans la même galère, certains ne parlant ni anglais, ni français, ni espagnol, ni italien, ils se sont traduits entre eux, comme ils le pouvaient, les recommandations de leurs premiers amis de Suisse. Bien préparés, ils sont retournés, dans les heures d'ouverture cette fois, au CERA. Ils étaient cinquante à se faire enregistrer lundi dernier.

ISABELLE DUCRET

1 Voir notre édition des 4 et 5 janvier.

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