Mercredi 29 Mai 1996

INVITÉ

Mgr Bullet condamne fermement la révision de la loi sur le travail

L'ancien évêque auxiliaire à Lausanne affirme qu'il est pleinement justifié, d'un point de vue évangélique, de soutenir le référendum contre la révision de la loi sur le travail.

Nous sommes dans un monde en pleine mutation technologique et économique, mutation qui appelle réorganisation et réaménagement des structures de l'économie et de la distribution du travail. Cette réorganisation et ce réaménagement ne peuvent se faire au détriment de la personne humaine. En effet, "le travail est pour l'homme et non l'homme pour le travail"(1).

Il appartient aux Eglises chrétiennes de veiller au respect de la dignité de la personne et d'attirer l'attention et de protester, au nom de l'Evangile, chaque fois que la toute-puissante économie devient une machine à broyer l'homme et non un moyen de promouvoir l'épanouissement de l'homme et de tous les hommes.

Or, par plus d'un aspect, la nouvelle loi sur le travail est en contradiction avec ce principe fondamental que le travail est pour l'homme et non l'homme pour le travail. Examinons l'un ou l'autre de ces aspects.

DIFFÉRENTS ASPECTS

Le travail de nuit. Chacun sait, et la médecine le confirme, que le travail de nuit perturbe le cycle naturel de travail et de repos, entraînant souvent une détérioration plus ou moins grave de la santé. De plus, le travail de nuit perturbe gravement les relations sociales, obligeant à vivre en marge de la société, sans parler des difficultés qu'il provoque dans la vie des couples et des familles.

Lorsque le travail de nuit s'impose pour des raisons de service de la communauté -et non pour des raisons purement économiques-, il demande à être compensé par des congés supplémentaires permettant de pallier les inconvénients graves mentionnés. Or la loi n'offre aucune compensation en temps libre supplémentaire.

Le travail du dimanche. Le repos dominical a sans doute une signification religieuse importante. Un jour de la semaine consacré à Dieu, et, pour nous chrétiens, un jour de la semaine consacré à célébrer la Résurrection du Christ, c'est un jour qui nous rappelle le sens de la vie humaine qui est de nous reposer dans l'amour de Dieu et de partager, un jour, son bonheur. L'existence du dimanche chômé rappelle l'existence de valeurs autres et supérieures aux simples valeurs économiques. Mais si les Eglises demandent une protection efficace du dimanche, c'est aussi en raison de sa fonction sociale. En effet, le dimanche permet de développer les relations familiales, amicales et soc

iales. Celui qui travaille le dimanche est marginalisé par rapport à la vie de la communauté humaine à laquelle il appartient.

Or, la loi sur le travail élargit la possibilité d'ouverture des magasins un certain nombre de dimanche, sans autorisation spéciale. C'est le début d'une commercialisation du dimanche car l'ouverture des magasins entraînera d'autres demandes d'autorisation. On peut déjà le constater aujourd'hui sur le plan cantonal. C'est le commencement de la disparition du dimanche jour férié pour tous. Cela ne peut avoir que de graves conséquences au niveau de la société. "Le travail du dimanche mène à la désintégration des structures du temps qui peut, elle, aboutir à une désintégration sociale."(2)

Flexibilité du temps de travail et travail supplémentaire. La loi considère comme travail de jour le travail compris entre 6 h du matin et 23 h, voire minuit. Il va devenir normal de travailler jusque tard dans la nuit. Ce qui, de nouveau, va perturber et la vie familiale et la vie sociale. Quant au travail supplémentaire, et aux heures supplémentaires, le total peut atteindre 500 heures par an. Cela apparaît comme une possibilité d'exploitation des travailleurs au service du rendement alors que le chômage actuel demande justement une meilleure répartition du travail existant.

VÉRITABLE RÉGRESSION

En toutes ces "ouvertures" apportées par la loi, les premières victimes sont les femmes qui, souvent déjà moins payées, se verront astreintes à plus de travail dans des conditions qui rendront encore plus lourdes et plus difficiles leurs missions propres au sein de la famille et de la société.

Devant une loi qui ouvre la porte à tant d'atteintes au bien authentique de la personne, de la famille et de la société au nom d'un meilleur rendement économique, on comprend la réaction des Eglises qui estiment que des valeurs fondamentales sont en jeu et qui parlent en face des "ouvertures" de la loi non d'une légitime évolution mais d'une véritable "régression".

I1 me paraît donc pleinement justifié, d'un point de vue évangélique, d'appuyer la demande de référendum. Une économie qui détruit l'homme finit par se détruire elle-même. "Regardez notre civilisation, dit l'archevêque de Paris. Elle donne priorité aux valeurs financières et leur soumet la culture au sens le plus fort du mot: les moeurs, la vie familiale et les structures élémentaires de la société. L'individu est pris en compte d'abord comme agent de la vie économique. Les plus performants courent le risque de devenir des robots vivants. Ils sacrifient leur vie familiale, sans même s'en rendre compte, ils ne savent plus élever leurs enfants. Quelle destruction de l'équilibre humain. Et quelles conséquences: des pans entiers de la société se prolétarise. Leurs enfants brûlent les supermarchés. Une société peut se détruire en quelques années." (3).

I1 faut sauver la personne humaine, il faut sauver la société elle-même. Ce sauvetage passe aussi par le refus de la nouvelle loi sur le travail.

GABRIEL BULLET,

ancien évêque auxiliaire à Lausanne

(1) Jean-Paul II, Laborem exercens, n.6

(2) Déclaration des trois Eglises nationales. Pour une protection du dimanche. 1986

(3) Enjeux. Les Echos. Mensuel économique, mars 1996.

Selon Mgr Bullet, les premières victimes des "ouvertures" sont les femmes. Interfoto

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