SOCIAL
Le travail de nuit constitue-t-il un danger pour le personnel féminin?
Viviane Gonik, ergonome, recense les risques liés au travail de nuit pour les femmes, tant au niveau physiologique qu'en fonction du type de travail et des charges non professionnelles.
Aujourd'hui, les spécialistes de la santé au travail conviennent que le travail de nuit provoque des effets négatifs sur la santé. En effet, travailler la nuit entraîne une modification des rythmes biologiques qui induit un ensemble de symptômes que les médecins du travail décrivent sous le terme de "syndrome du travailleur de nuit". Les symptômes les plus souvent mentionnés sont les problèmes de sommeil, tant en ce qui concerne le temps total de sommeil que la qualité même du sommeil. A cela peuvent s'ajouter une grande fatigue, des problèmes digestifs et des perturbations de l'humeur.
On peut se demander si les hommes et les femmes répondent de la même manière face à ces symptômes. En clair, les femmes représentent-elles un groupe à risque spécifique par rapport au travail de nuit?
Cette question est de nouveau à l'ordre du jour en Suisse puisque, en décembre, le peuple se prononcera sur la révision de la loi sur le travail qui comprend, entre autres, l'abandon de l'interdiction de travail de nuit pour les femmes dans l'industrie. Pour bien situer le débat, j'aimerais donner quelques repères historiques qui permettent de mieux comprendre pourquoi le travail de nuit dans le secteur industriel a été interdit pour les femmes.
L'ÈRE DE L'INDUSTRIALISATION
Cette interdiction date pour l'Europe de la fin du XIXe siècle. C'est la première loi fondamentale qui prévoit des dispositions spécifiques de protection pour les femmes en tant que corps social et qui réglemente à la fois le travail féminin et celui des enfants. Cette loi s'inscrit dans le contexte général de cette fin du XIXe, marqué par l'essor de l'industrialisation, le développement du travail salarié des femmes, l'apogée d'un système libéral refusant toute ingérence de l'état dans le jeu économique, l'existence d'un paternalisme bien ancré dans toutes les couches sociales et la naissance des premières lois sociales qui réglementent les conditions de travail, comme la durée journalière de travail, par exemple.
Les raisons qui ont abouti à cette législation tiennent avant tout à des arguments moraux et protectionnistes. La place naturelle des femmes est au foyer et non à l'usine. Son travail est contraire à sa nature et risque de nuire au bien-être de la famille, et cela d'autant plus la nuit. Pour les syndicats qui défendent l'interdiction du travail de nuit pour les femmes, c'est avant tout une manière de défendre l'emploi des hommes. Les syndicats voient à l'époque le travail féminin d'un très mauvais oeil, puisqu'il menace à la fois le niveau de salaire et les qualifications des métiers traditionnellement masculins. Le recours à l'interdiction légale semble la solution préconisée pour écarter les femmes du travail salarié, que ce soit de nuit ou dans certains secteurs particuliers.
Il y a donc un double mouvement de protection du corps: corps maternel pour la femme, considérée uniquement comme mère, et corps du métier, considéré lui comme masculin.
Cette interdiction est généralisée en 1948, lorsque la majorité des pays signent la convention 89 du BIT, interdisant le travail de nuit des femmes dans le secteur industriel, convention remise en question à partir de 1988. Au vu des nombreux travaux scientifiques sur le sujet, on peut aujourd'hui mieux se poser la question de savoir si les femmes présentent un risque particulier par rapport au travail de nuit.
On peut analyser ce problème sous trois points de vue: en fonction d'une spécificité physiologique, du type de travail industriel effectué par les femmes et de leur charge totale de travail, professionnelle et domestique.
COMPARAISONS DÉLICATES
Du point de vue physiologique, aucune recherche ne montre d'effets particuliers du travail de nuit sur les femmes, par rapport aux symptômes bien connus. Par exemple, on n'a pas mis en évidence d'effets du travail de nuit sur le cycle menstruel. Il faut bien sûr faire une exception pour les femmes enceintes; le travail de nuit représente une surfatigue qui peut avoir des conséquences sur le déroulement de la grossesse. On a ainsi pu recenser un plus grand nombre de naissances prématurées chez les femmes travaillant en horaires alternants.
Cependant, il est difficile de faire des comparaisons sur l'état de santé générale de travailleurs en horaires irréguliers; femmes en comparaison avec les hommes ou encore travailleurs de nuit par rapport aux travailleurs de jour. Premièrement, parce qu'il est difficile d'extraire les horaires de l'ensemble des conditions de travail qui vont influer sur l'état de santé des personnes. Difficile de comparer le travail d'une infirmière et celui d'un policier sur le seul point qu'ils effectuent du travail de nuit, par exemple. Deuxièmement, parce qu'il existe un effet de sélection-élimination, bien connu par les spécialistes de la santé au travail (1), qui pousse les personnes les m
oins résistantes à changer de travail. C'est d'autant plus vrai pour les femmes, dont les trajectoires professionnelles sont très différentes de celles des hommes. En effet, les femmes interrompent plus facilement leur carrière professionnelle et changent plus souvent d'emploi que les hommes. De ce fait, les effets de sélection de la population se font encore plus sentir.
Il faut également relever que la plupart des études sur les travailleuses de nuit ont été conduites auprès d'infirmières, population particulièrement bien suivie du point de vue de la surveillance médicale.
LES CONDITIONS DE TRAVAIL
Le deuxième facteur de risque est lié aux conditions de travail.
Il faut préciser qu'il est très rare de trouver des hommes et des femmes au même type de poste de travail. Il existe une ségrégation horizontale qui traverse à la fois les secteurs d'activité et les entreprises. Les femmes sont concentrées dans certains secteurs, tels que le textile, l'alimentaire. Dans les entreprises également il existe des ateliers d'hommes et des ateliers de femmes. Les hommes se concentrent dans la production et les transformations importantes, les femmes se retrouvent plutôt au conditionnement, ou dans les travaux requérants une forte minutie, comme le montage de petites pièces, par exemple. Ces affectations différentes aux postes déterminent des conditions de travail spécifiques.
Des enquêtes menées en France montrent que, parmi les ouvriers, 42% des femmes et 19% des hommes ont un rythme de travail imposé par une contrainte automatique et 12% d'entre elles doivent se faire remplacer au moment d'une pause ou pour aller aux toilettes. 11% des femmes et 3% des hommes ouvriers sont dans l'impossibilité de se parler. Dans le même ordre d'idée, dans une recherche que j'ai menée sur les hommes et les femmes dans les entreprises, il ressort que le temps de cycle des postes (2) féminins est de 40 secondes alors que celui des hommes est de 10 minutes. Dans une étude sur le travail de nuit menée à Genève, les femmes se plaignent deux fois plus que les hommes de manque d'initiative, de pressions sur les rythmes de travail et de grande fatigue. L'analyse ergonomique des postes de travail montre ainsi que les postes occupées par des femmes ont une charge mentale, évaluée ici par la complexité-vitesse (3), beaucoup plus forte que celle des hommes.
Dans ce cadre, le travail de nuit introduit un risque supplémentaire. Il y a cumul des nuisances. D'autant plus qu'il est plus difficile, la nuit, d'accomplir une tâche à forte contrainte mentale qu'à forte charge physique.
Il faut également y rajouter le problème des trajets travail-domicile et des risques d'agression plus grands la nuit. Il y a une quinzaine d'années, le "violeur de l'hôpital" avait sévi à Genève, poussant la direction à payer des taxis pour les infirmières travaillant la nuit. Une étude a ainsi montré que le travail de nuit, avec les déplacements de nuit qu'il induit, provoque un sentiment d'angoisse chez les femmes. Elles sont dix fois plus nombreuses à s'en plaindre que les hommes ou les travailleurs(euses) de jour.
LES CONTRAINTES DOMESTIQUES
Si on s'intéresse à l'ensemble des contraintes qui s'exercent sur une personne, on note une grande différence entre les hommes et les femmes. Les femmes s'occupent en effet traditionnellement de la maison et des enfants; il faut donc rajouter ces contraintes domestiques à leur charge de travail. Beaucoup d'études montrent que, dans le cas du travail de nuit de l'homme, la famille toute entière s'organise en fonction des horaires du père. Le soutien familial (silence pendant la journée, préparation de repas quelle que soit l'heure) compense en partie les effets négatifs des horaires de nuit et permet à la personne de mieux récupérer. Ce soutien est beaucoup plus rare chez les femmes, pour ne pas dire inexistant. On a ainsi mis en évidence que les travailleuses de nuit avec enfants dormaient une heure trente minutes de moins pendant la journée que les autres. Même si elles sont nombreuses à apprécier les horaires de nuit parce qu'ils libèrent du temps pour s'occuper des enfants, cette solution -et j'insiste sur le terme de solution et non pas de choix- représente pour elles un coût très fort en terme de fatigue.
UNE POPULATION À RISQUE
En conclusion, en dehors du cas de la grossesse qui ne concerne qu'un temps limité dans la vie d'une femme, les effets nocifs du travail de nuit semblent être les mêmes pour les femmes que pour les hommes. Cependant, si on tient compte des autres facteurs de risque qui postulent que le travail de nuit sera d'autant moins bien supporté qu'il s'associe avec des conditions de travail pénibles, un statut socio-économique bas et un manque d'alternative professionnelle, alors les femmes représentent bien une population à risque par rapport au travail de nuit. C'est dans ce cadre que les syndicats prônent le maintien de son interdiction, arguant que l'égalité entre hommes et femmes doit d'abord être atteinte en ce qui concerne les salaires et les conditions de travail, avant de supprimer les protections spécifiques aux femmes. Et cela d'autant plus si on prend en compte le travail domestique. Pour d'autres, cette attitude protectionniste renforce la division sexuelle du travail en cantonnant les femmes dans le rôle de mère, et cela, même si elles n'ont pas d'enfants ou que ceux-ci sont déjà grands. Il convient plutôt de s'interroger plus globalement sur l'incidence des horaires irréguliers sur la société dans son ensemble et de les limiter aux seuls besoins sociaux, et cela pour tout le monde.
Quoi qu'il en soit, hommes et femmes mettent en place des régulations multiples pour faire face à l'ensemble des contraintes de leur vie professionnelle et extra-professionnelle et trouver ainsi un équilibre. Mais cet équilibre est fragile et fluctue dans le temps; il est donc primordial que l'augmentation des contraintes que représentent les horaires de nuit soit compensée par des aménagements qui allègent l'ensemble de la charge de travail.
Et c'est pourquoi je voterai "non" le 1er décembre à la révision de la loi sur le travail.
VIVIANE GONIK
ergonome
(1) Ce phénomène, appelé le healthy worker effect, indique que la population active est en meilleure santé que la population générale. En effet, les personnes malades ne travaillent pas et celles qui ne supportent pas leurs conditions de travail sont amenées à changer d'emploi.
(2) Le temps de cycle correspond au moment, dans un travail répétitif, où on recommence la même série de gestes.
(3) La complexité-vitesse mesure le nombre d'informations à traiter par unité de temps.