TRAVAIL NOCTURNE
"Quand je fais la nuit, c'est une semaine qui n'existe pas"
La fin de l'interdiction du travail de nuit pour les femmes est annoncée. Une étude italienne situe le débat.
Au lendemain de son 49e congrès, l'Union syndicale suisse sera notamment confrontée à la révision de la loi sur le travail, et au projet d'abolition de l'interdiction du travail de nuit des femmes. Une enquête réalisée en Italie par Laura Corradi (1), malheureusement pas traduite en français, a le mérite de donner sur ce sujet la parole aux ouvrières directement intéressées.
UN DÉBAT PIÉGÉ
En décembre 1991, la Commission des Communautés Européennes a demandé aux Etats membres de dénoncer la Convention 89 de l'Organisation internationale du travail (OIT) interdisant le travail de nuit des femmes. Au nom du droit communautaire relatif à l'égalité de traitement entre hommes et femmes sur le marché du travail.
Les Etats concernés se sont exécutés avec empressement. Le Conseil fédéral s'est associé à ce mouvement. Il a ainsi créé les conditions pour la révision de la loi sur le travail.
Les discours simplificateurs, sans lien avec les pratiques dans les entreprises, balisent le débat sur le travail de nuit des femmes. Les pièges sont nombreux.
Ainsi, le travail de nuit entrerait dans le champ de la "modernisation négociée". Mais où se situe la modernité dans l'exigence de plier la force de travail aux impératifs de l'utilisation la plus rentable possible des machines? De quelle négociation s'agit-il, lorsque le travail de nuit est présenté comme la condition-chantage du maintien des emplois?
Ou, alors, le travail de nuit des femmes faciliterait une égalité sur le marché du travail. Mais comment faire l'impasse sur la division sexuelle du travail global qui dépasse largement la division des tâches dans la sphère du travail salarié? Comment ignorer la lecture sexuée du temps et de la maîtrise des espaces qui démontre que le travail de nuit peut avoir des conséquences très différentes selon que le travailleur est un homme ou une femme?
ENQUETE CHEZ BARILLA
Laura Corradi a travaillé dans l'usine qui fait l'objet de sa recherche. Il s'agit d'une entreprise de taille moyenne (entre 200 et 300 personnes) située dans le Nord de l'Italie. Elle produit des brioches emballées sous cellophane, destinées à des réseaux de grande distribution. En 1987, elle a été rachetée par Barilla, le groupe dominant ce secteur en Italie.
Barilla a tiré profit des menaces pesant sur l'emploi pour arracher un accord prévoyant l'introduction du travail de nuit pour l'ensemble des travailleuses et travailleurs. La production est passée de deux à trois équipes. Le samedi a cessé d'être un jour férié fixe. Aucune compensation n'a été obtenue au plan de la durée hebdomadaire du travail ou des congés.
L'enquête met en évidence comment le temps de travail de nuit est perçu diversement du temps "ordinaire" du travail. C'est un temps long et insupportable au cours duquel on regarde sans arrêt sa montre. Une des ouvrières dit: "Quand je fais la nuit, j'ai toujours l'obsession que si je ne dors pas l'après-midi alors je ne réussis pas à tenir le coup. (...) Quand je fais la nuit, c'est une semaine qui n'existe pas, où je n'existe pas, dans la pratique."
Les ouvrières interrogées souffrent à des degrés divers des pathologies identifiées par la médecine comme des conséquences du travail de nuit: insomnies, troubles digestifs, troubles intestinaux, difficultés de concentration, etc. Elles souffrent également d'un mal-être irréductible à l'ensemble de ces pathologies. Les jours d'absence
ont été multipliés par trois. La consommation de tranquillisants est devenue quelque chose de normal.
Une des composantes importantes de ce mal-être se découvre dans l'analyse des activités domestiques. Même si les maris sont "compréhensifs", le fardeau du travail domestique n'a guère été allégé. La perte du samedi comme jour de congé conduit à ce que le jour de remplacement est souvent dévoré par le travail ménager, réalisé dans la solitude.
Mais le temps passé à la maison, ce sont aussi des rapports qui deviennent plus difficiles, plus tendus. La plupart des femmes interrogées se sentent coupables pour leur irrégularité, pour le temps chichement pesé qu'elles peuvent accorder à leurs enfants. En ce qui concerne les liens sociaux, le travail nocturne représente un obstacle important aggravé par le travail du samedi. La plupart des ouvrières fréquentent moins leurs ami/es.
Laura Corradi s'interroge sur un paradoxe. Malgré toutes les contraintes qui pèsent sur le temps, près de 20% des ouvrières ont répondu oui à la question: "T'arrive-t-il de ne pas savoir comment occuper ton temps libre?" A côté d'explications évidentes comme la perte d'autonomie dans la gestion du temps et les obstacles pratiques, il y a un sentiment plus général de chronicité de la fatigue.
Comment s'en sortir? Deux données dominent nettement les réponses des ouvrières: le refus du travail de nuit (aucune ne propose de le maintenir) et la volonté d'une diminution significative du temps de travail qui ne passe pas par une sujétion encore plus grande aux impératifs de la production.
Ces revendications sont en contradiction avec la course à la compétitivité des entreprises, et sont, de ce point de vue, "déraisonnables". Mais, cette "déraison ouvrière" pourrait rendre possible un autre regard sur les paradoxes de nos systèmes économiques où le temps envahi et contraint des uns est compatible avec l'exclusion de millions d'autres de toute forme de travail socialement reconnu, où des marchandises s'accumulent vertigineusement tandis que d'autres besoins non négociables sur le marché restent désespérément sans réponse.
JEAN-FRANÇOIS MARQUIS
(1) Laura Corradi, Il Tempo Rovesciato. Quotidianità femminile e lavoro notturno alla Barilla (Le temps renversé. Quotidien féminin et travail nocturne chez Barilla), Ed. Franco Angeli (collection GRIFF), Milan 1991.