Le courrier a déménagé.
Nouvelle adresse: http://www.lecourrier.ch

Samedi 16 Mai 1998

EXERGUE

Une affaire qui touche au coeur du débat démocratique

De par sa matière même, le génie génétique touche au cour du vivant et concerne donc en priorité les citoyens.

Parmi les sujets soumis aux citoyens le 7 juin prochain, il en est un qui agite particulièrement les esprits. Il s'agit de l'initiative visant à mieux contrôler et même à restreindre fortement l'usage du génie génétique. Commençons par évacuer ce terrain de quelques arguments intrinsèquement fallacieux.

Premièrement, il est parfaitement légitime que ce dossier délicat donne lieu à un débat public et que les décisions le concernant ne restent pas confinées à quelques cénacles politiques, scientifiques ou économiques. La responsabilité de toute la société est engagée dans cette affaire et nulle corporation ne peut prétendre détenir toutes les clés de la réflexion qui doit accompagner un tel arbitrage. Aucune liberté n'est absolue et on ne voit pas selon quel principe supérieur la liberté de chercher le serait (1).

Deuxièmement, il est malsain de caricaturer les tenants et opposants de cette initiative. Les deux camps ne sont pas composés respectivement et exclusivement d'obscurantistes ou d'intégristes pour les uns et d'horribles technocrates fascinés par la créature de Frankenstein pour les autres. Les initiants ne souhaitent pour la plupart pas retourner vivre dans des cavernes. Mais les nombreuses catastrophes écologiques provoquées directement ou indirectement par une technoscience mal maîtrisée, et dont les conséquences sont encore supportées aujourd'hui, nous rappellent que la prudence est une vertu qui a trop souvent été sacrifiée sur l'autel de la réussite et du profit (2). Un progrès matériel ne constitue pas automatiquement un progrès pour le genre humain.

Troisièmement, il s'agit en l'occurrence de tenter de définir collectivement le bien commun. Il est incontestable que l'on peut, avec des valeurs semblables, notamment celles liées aux droits de la personne, défendre ou refuser cette initiative. Mais il est tout de même surprenant d'entendre certains, qui sont les mêmes qui ont résisté lorsqu'il était question de supprimer des substances dangereuses comme le CFC, qui licencient les salariés par milliers, qui ont littéralement tué des enfants en manipulant des mères africaines qui en sont venues à préférer le lait en poudre au lait maternel, qui votent pour des réductions de budgets consacrés à la formation, la recherche et l'aide aux populations démunies, se mettre à prétendre défendre l'intérêt commun. Ces gens-là protègent leur puissance et leurs sources de profit, c'est tout.

Depuis plusieurs mois, nous publions régulièrement des articles, des libres opinions et d'autres contributions sur ce thème. Aujourd'hui encore, nous donnons la parole à des personnes d'avis fort différents.

Nous ne nous prononçons pas sur les aspects purement techniques, tout en étant conscients que cette initiative va très loin, peut-être trop loin, dans l'étendue de ses interdictions, en particulier dans le domaine de la recherche médicale.

Mais que l'on ne nous raconte pas des mensonges. Si l'enjeu essentiel se situait là, il aurait été possible d'intervenir avant. On ne nous fera pas croire que c'est un hasard si le Parlement n'a pas opposé de contre-projet à cette initiative. Il a même rejeté une proposition des socialistes. Il aurait pourtant été simple de proposer aux citoyens une alternative qui comprenne un meilleur contrôle du génie génétique, qui légifère sérieusement en matière de propriété de brevets, par exemple. Ce n'est que lorsque des opposants ont craint que l'initiative soit acceptée par le peuple qu'il a été question de durcir la législation actuelle. Ce n'est que très récemment qu'une commission d'éthique en cette matière a été créée. Et, comme par hasard, les opposants à l'initiative occupent une position très fortement majoritaire dans cette commission.

On peut ajouter que, ces dernières années, toute une série de décisions ont été prises à propos du génie génétique sans que les citoyens ne soient correctement informés sur la situation.

Le problème est politique. Nous vivons, dans ce domaine comme dans d'autres qui défraient la chronique, une alliance des majorités politiques avec les dirigeants économiques. Il ne s'agit ni plus ni moins que de décider de la propriété du patrimoine commun à toute l'humanité ainsi que du contrôle de l'ensemble du marché alimentaire mondial. On ne cesse de vouloir nous culpabiliser avec les maladies qui pourraient être soignées via le génie génétique. C'est en partie vrai et il faudrait être ignoble pour vouloir empêcher une personne atteinte d'un cancer de guérir. Mais nous ne vivons pas dans un monde fait d'innocence et de gentillesse seulement.

Face à cette initiative, deux attitudes honnêtes sont possibles.

Soit on l'accepte en s'annonçant prêt à rediscuter de certaines contraintes. Soit on la refuse en ouvrant simultanément à un meilleur contrôle du génie génétique. Or, il est quasiment certain qu'une fois ce texte refusé, toutes les belles promesses des décideurs seront non seulement oubliées mais carrément reniées. Et il est peu probable que le rapport de forces souhaité par certaines associations, dont celles qui préconisent une troisième voie (voir ci-contre), soit suffisant pour parvenir à obtenir une législation plus sévère en cette matière.

On nous reprochera ce manque de confiance. Mais l'évolution politique de ces dernières années, qui voit les majorités politiques, même au sein d'une partie de la gauche, se soumettre avec une conviction certaine aux nouvelles lois "naturelles" édictées par les théoriciens du libéralisme, n'a pas de quoi nous rassurer. Bien au contraire.

Ce qui nous amène à opter résolument pour la prudence et à soutenir cette initiative, même si nous la jugeons insatisfaisante dans sa globalité.

Patrice Mugny

Cette initiative a donné lieu à un débat au sein de notre rédaction. Une minorité de rédacteurs ne partage pas l'option prise ici. Ces journalistes s'expriment dans un commentaire.

(1) Nous parlons ici du cadre légal que se donne une collectivité humaine. Il est évident qu'aucune loi n'empêchera jamais la curiosité de la même manière qu'aucune législation ne supprimera jamais le vol ou le meurtre. 2 Faut-il rappeler, pour ne prendre qu'un exemple, les conséquences constatées encore actuellement, dans nos régions, d'une catastrophe telle que l'accident nucléaire de Tchernobyl?

Logo Courrier [2k]
Accueil