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Samedi 16 Mai 1998

LIBRES OPINIONS

Les dangers du génie génétique selon un opposant et un partisan de l'initiative

Michel Chevallier, responsable de l'information au WWF, et Flaviano Rigamonti, docteur en chimie physique et employé à Novartis, s'expriment sur les questions liées à la biodiversité.

Faut-il avoir peur du génie génétique? Telle est la question à laquelle ses opposants voudraient réduire le débat autour de l'initiative "Pour la protection génétique". Dans la foulée, ils fournissent la réponse: il n'y a pas de craintes à avoir, au contraire, l'humanité a besoin du génie génétique pour son bien-être. C'est le kit question-réponse, prêt-à-penser.

Ce n'est pas le génie génétique que je crains, mais les conséquences de son utilisation par des humains mus par l'appât du gain et insouciants du moyen et long terme. Que l'on ne vienne pas me dire que le projet Gen-Lex répond à mes craintes! Il est largement insuffisant et risque d'être encore réduit lors de son passage aux Chambres fédérales, où l'industrie est bien défendue. J'y reviendrai plus bas.

Je voudrais auparavant donner quelques exemples d'utilisations prématurées et irréfléchies du génie génétique en agriculture, ainsi que leurs conséquences notamment sur les consommateurs que nous sommes. Je dirai aussi quelques mots des brevets.

Les plantes transgéniques présentent un risque sérieux pour la biodiversité. Des chercheurs danois ont obtenu la preuve que des plantes domestiques transgéniques peuvent se croiser avec leurs proches parents sauvages et leur transmettre des transgènes, notamment des gènes de résistance à des herbicides. Les conséquences de cette transmission sont inconnues.

Les plantes transgéniques réduiront encore la diversité des cultures. Seules quelques variétés transgéniques s'imposeront, selon le principe des économies d'échelle. Les écosystèmes agricoles seront davantage fragilisés et l'offre en semences sera réduite.

Les conséquences sur la santé humaine des organismes génétiquement modifiés (OGM) ne sont pas suffisamment connues. Si l'on n'observe pour l'instant aucun effet néfaste par une exposition aiguë, nos connaissances sont inexistantes quant aux effets à long terme d'une absorption répétée. Notre savoir est également limité sur les conséquences sanitaires d'une absorption répétée de plantes rendues résistantes aux herbicides par le génie génétique. Nous assistons à une expérience grandeur nature, dont nous sommes les cobayes.

AGRICULTURE "BIO" MENACÉE

La résistance aux insectes pose également des problèmes: le gène introduit par Novartis dans le maïs Bt pour le rendre résistant à la pyrale, son principal ravageur, provient d'une bactérie employée dans la lutte biologique contre les ravageurs. Il permet au maïs de produire la même toxine que la bactérie et d'éloigner la pyrale. Si des insectes résistants à cette toxine apparaissent, ils annihileront les moyens de lutte des agriculteurs "bios". Nous manquons de recul pour écarter cette possibilité.

En Suisse comme dans l'Union européenne, les sondages montrent qu'une majorité de consommateurs est très réticente face aux produits alimentaires contenant des OGM. Les consommateurs exigent des garanties de choix, qui supposent l'existence d'au moins deux filières de production, avec et sans OGM, distinctes de bout en bout. Qui payera les surcoûts que cela engendre? Peut-il y avoir deux filières alors que les Etats-Unis en refusent d'ores et déjà le principe et que les règles de l'OMC interdisent de discriminer les produits OGM à l'importation?

L'interdiction des animaux transgéniques et de la dissémination permettrait à l'agriculture suisse d'être exempte d'OGM. C'est une opportunité commerciale qu'il faut saisir.

BREVETS INAPPLICABLES

La propriété intellectuelle est l'un des enjeux majeurs des biotechnologies. Les brevets ont été développés pour les inventions industrielles et ne sont pas adaptés au vivant pour deux raisons au moins. Le brevet suppose une démarche inventive et la capacité de renouveler une expérience. Les gènes ne sont ni inventés ni introduits de façon précise dans un organisme cible. La notion "d'expérience reproductible" n'est pas pertinente ici.

Il n'est pas innocent de vouloir appliquer ce système au vivant: cela permet de renforcer la mainmise du Nord sur le Sud. La majeure partie de la richesse génétique provient des forêts tropicales humides. Alors qu'a prévalu pendant des siècles le principe selon lequel les richesses génétiques doivent être accessibles à tous, des firmes du Nord ont réuni dès les années 1960 du matériel génétique dans des "banques génétiques".

Avec l'appui des gouvernements du Nord, ces entreprises étendent les mesures de protection établies pour les plantes et introduisent des brevets sur les semences. Leur intentions sont claires: concentrer davantage de pouvoir pour gagner des parts de marchés et vendre à la fois les semences et les pesticides.

Dans les négociations internationales, la Suisse défend une ligne dure, conforme aux intérêts de son industrie chimique. Le Conseil fédéral a pourtant reconnu dans son message du 21février 1990 sur l'aide au développement qu'"une protection des brevets étendue au tiers-monde va à l'encontre des intérêts des pays en développement, pour la plupart importateurs de technologie".

Dans ce contexte, l'initiative exercerait une saine pression sur nos autorités, alors que Gen-Lex est insuffisant quant à la protection de la biodiversité, qu'il est lacunaire sur la responsabilité civile à long terme de la dissémination d'OGM et passe comme chat sur braise sur la question des brevets.

Michel Chevallier

responsable romand de l'information au WWF

QUI A PEUR DES "BIO-BREVETS"?

Dans le contexte des technologies géniques, beaucoup de monde s'effarouche à l'idée de breveter la vie. Moi, aussi. Mais est-ce bien la vie l'objet du brevet? Qu'est-ce que la vie, qu'est-ce que la mort? Le vivant passe de l'une à l'autre sans que la séquence de ses gènes ne se modifie. Quelle méprise de poser l'égalité entre vie et génome! Un gène, une suite de gènes ne sont en quelque sorte que le support de la vie. La vie reste encore un mystère et déjà à cause de cela elle n'est pas brevetable. Seule la réussite scientifique d'une modification génique performante sera l'objet du brevet.

Pour certains, il y aurait un distinguo de trop dans cette façon de voir les choses.

SITUATION COCASSE

Laissons la métaphysique et concentrons-nous sur l'initiative, qui nous incite à réfléchir sur ces problèmes de façon plus pragmatique.

Si, le 7 juin, le "oui" l'emportait, la Constitution fédérale interdirait les activités du génie génétique sur les animaux et, indirectement, sur les végétaux aussi. Elle interdirait encore dans le même article la prise de brevets dans ce domaine. Une situation cocasse à souhait dans laquelle notre constitution garantirait une libéralisation de la recherche et de la concurrence dans un domaine où elle défendrait toute activité! Une situation cocasse mais ambiguë qui pourrait à la rigueur léser l'article272 de l'Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC).

Après une telle disqualification comment pourrait-on encore prétendre que le Conseil fédéral s'engageât de façon crédible pour une application mondialisée de l'ADPIC et de la Convention sur la diversité biologique? PARLONS-EN DE CES TRAITÉS!

L'ADPIC admet qu'on puisse exclure de la brevetabilité les végétaux et les animaux ainsi que les procédés biologiques utilisés pour leur obtention. Le même ADPIC, dans le même paragraphe, souhaite la protection des variétés végétales par des brevets ou par d'autres systèmes efficaces.

Notre législation couvre déjà les variétés; elle le fait par la loi plutôt que par les brevets. Cette protection doit être absolument garantie dans chaque Etat.

Ce point, qui rencontre à juste titre la faveur des initiants aussi, mentionne les brevets comme moyen de protection. Variété végétale, être vivant: où est la différence? Faut-il donc que le vivant soit modifié génétiquement pour le soustraire aux brevets?

N'empoisonnons pas la solidarité avec le Sud par nos guerres de religion et veillons plutôt à un partage juste et équitable des bénéfices issus de l'utilisation des ressources génétiques comme le demande la Convention sur la biodiversité! Il est alors évident que, dans ce partage, les pays donneurs de matériel génétique seront nettement avantagés par un système de brevets.

En Suisse enfin, il est impératif que la faille de Gen-Lex concernant les brevets soit comblée et que le système soit ajusté aux nouvelles technologies et à l'esprit des accords internationaux. Un ajustement qui fera suite aux résolutions européennes de ce 12mai et qui aura bien plus d'efficacité que le texte de l'initiative qui élude toute réflexion par un interdit total.

QUID DE LA DISSÉMINATION?

De graves résistances aux antibiotiques, des abeilles trompées par les phéromones issues des plantes transgéniques et encore des morts par dizaines: en Suisse, jamais!

Pendant que nos médias mélangent le vrai à la calomnie, aux Etats-Unis les plantes transgéniques fleurissent. Le paysan américain a fait ses comptes et demande aux semenciers du futur plus de graines qu'ils ne peuvent livrer. Une grande nation empoisonnée par son agriculture; et bientôt tant d'autres?

Des multinationales en faillite, aveuglées par de faciles profits?

Où est la vérité?

Personne en Suisse pourra nous le dire si, le 7 juin, le "oui" l'emportait.

L'activité sur les plantes génétiquement modifiées se limiterait alors à la recherche et lorsque nos scientifiques voudront tester l'impact de leurs découvertes en plein champ, juste de petits tests pour répondre à nos questionnements, la loi, que dis-je, la Constitution, les renverra à leurs serres et à leurs paillasses.

Les autres pays prendront des risques et si par hasard ces technologies étaient sûres et qu'elles étaient plus "bio" que les "bios" actuels, les cultivateurs suisses, toutes catégories confondues, regarderont... ou déplaceront leurs champs sur les sentiers des gardes-frontière, si d'aventure quelque pollen transfuge parvenait jusqu'à eux.

Flaviano Rigamonti, docteur en chimie physique et employé chez Novartis à Monthey. Ce texte constitue un point de vue personnel.

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