HUMEUR
Perplexité!
Trois conseillers fédéraux, dont les deux socialistes, ont appelé hier les citoyens à rejeter l'initiative sur le génie génétique.
Nous publions régulièrement des articles sur cette affaire. Nous en parlerons encore abondamment. Il s'agit d'un dossier extraordinairement délicat et on peut, avec les meilleures intentions du monde, prendre position pour ou contre cette initiative. Mais le discours des conseillers fédéraux laisse perplexe.
Il est légitime d'insister sur les espoirs que représente la recherche pour les malades. Mais que l'on ne nous bassine pas avec la prétendue vision éthique des milieux économiques et des pouvoirs politiques. Si cela était, ça se saurait. Ne prenons qu'un exemple. Suite à un accouchement, 80000femmes sont victimes chaque année dans le monde d'une fistule, cette terrible perforation de la filière génitale qui provoque une incontinence permanente. Des centaines de milliers de femmes vivent avec une fistule sans avoir accès à un traitement médical approprié, pourtant peu onéreux. D'ailleurs, si 90% des décès pendant la grossesse et l'accouchement surviennent en Asie et en Afrique subsaharienne contre 1% dans les pays développés, ce n'est pas un hasard.
La recherche médicale si vantée n'est pas destinée à aider les gens mais à soigner ceux qui sont solvables. Certaines maladies fort répandues ne donnent lieu à aucun crédit de recherche simplement parce elles ne concernent que des pauvres.
Il ne s'agit pas d'ignorer les souffrances des malades d'ici qui ont le droit aux meilleurs soins à disposition mais de rappeler les centaines de millions de personnes qui n'ont pas droit aux soins existants parce que trop chers.
On ose aussi nous dire qu'un oui à l'initiative causerait un tort énorme à la place industrielle suisse. Plus d'un millier de salariés seraient concernés. Il suffit de rappeler les dizaines de milliers de postes supprimés ces dernières années par l'industrie, et en particulier la chimie sans autre raison que le profit.
Le socialiste Moritz Leuenberger, lui, y va de son couplet sur une initiative qui défend une idéologie moyenâgeuse. C'est vrai que l'idéologie libérale a réussi à se faire passer pour naturelle, presque d'essence divine. Et c'est en bon socialiste converti que M.Leuenberger met en ouvre avec fougue cette politique progressiste, notamment en libéralisant le maximum de services publics. Que ce monsieur considère la régression sociale comme un progrès, c'est entendu. Mais il pourrait faire preuve d'un peu de pudeur.
Quant à Mme Ruth Dreifuss, elle combat aussi l'initiative que son parti soutient pourtant. Mais Mme Dreifuss n'en est pas à son premier reniement. Quelques rappels choisis, car il y en beaucoup. Elle a combattu sa propre initiative sur l'assurance maladie. En 1993, elle déclarait que les femmes ne se laisseraient pas imposer la retraite à 64ans. Ensuite, elle a défendu cette augmentation de l'âge de la retraite pour préconiser aujourd'hui la retraite pour tous à 65ans.
Reste Pascal Couchepin, qui a déclaré que les interdictions préconisées par les initiants sont synonymes d'un manque de confiance à l'endroit des chercheurs, des industriels et autres décideurs de notre société. Lui, au moins, il a compris.
Patrice Mugny