GÉNIE GÉNÉTIQUE
"Tout dépend des risques que l'on prend à ne pas prendre de risques"
Le 7 juin, la population se prononcera sur l'initiative "Pour la protection génétique". Mercredi, Le Forum santé avait organisé à Genève un débat contradictoire sur le sujet.
Face au génie génétique, la question est cornélienne: les risques qu'engendre le développement de cette nouvelle technologie sont-ils plus importants que les espoirs qu'elle suscite? Question à la fois éthique et scientifique que le peuple suisse sera appelé à trancher le 7juin. Ce jour-là, il devra dire s'il soutient ou non l'initiative populaire "Pour la protection génétique". Mercredi soir, le Forum santé a organisé, en collaboration avec Le Courrier, un débat contradictoire, histoire de permettre aux indécis de trier le bon grain de l'ivraie dans une campagne où les positions des uns et des autres apparaissent de plus en plus tranchées. Le face-à-face de mercredi entre Pierre Lehmann, physicien, nucléocrate repenti et partisan de l'initiative, et le biologiste Pierre Spirer, ardent défenseur du génie génétique et de ses applications, a confirmé cette tendance.
"ENSEMBLE DE GÈNES"
Pierre Lehmann est un idéaliste. Pour lui, la nature fait partie d'un tout indissociable et c'est en tant que tout qu'elle doit être observée. Or, estime-t-il, en citant une phrase de David Bohm, "la science actuelle semble considérer l'univers comme se réduisant à de la matière qui se déplace pour satisfaire des équations". Constat d'autant plus accablant avec le génie génétique: "Il pousse le réductionnisme jusqu'à imaginer qu'un organisme vivant n'est que l'ensemble de ses gènes."
Or selon le physicien, il s'agit d'une "entreprise dangereuse dont les conséquences pourraient être pires que celles liées à l'énergie nucléaire". D'une part, il assure que personne ne connaît réellement les risques dus aux manipulations génétiques. "Or on ne manipule pas un appareil dont on ne connaît pas le fonctionnement. Et on ne connaît pas l'ampleur des dégâts pouvant être causés par le brouillage des codes génétiques." D'autre part, il juge l'évolution de cette nouvelle technologie à l'aune d'un processus constant: "Nous asservissons la nature en la maltraitant et en la soumettant à des dysfonctionnements."
Dès lors, l'argumentation sur le coup fatal que porterait l'adoption de l'initiative au développement de la médecine n'a, a ses yeux, pas lieu d'être. Selon lui, la santé d'une population dépend bien davantage des conditions de vie -qui doivent être en harmonie avec la nature- que du génie génétique.
"TOUT SERA FINI"
Reprenant la balle au bond, le biologiste Pierre Spirer sort du débat éthique pour le recentrer sur le factuel. "La première chose que l'on enseigne aux étudiants, ce sont les faits. Or, ici, il y a un fait incontournable, c'est le texte de l'initiative, et plus particulièrement son alinéa2 (voir encadré). Il interdit tout développement du génie génétique et l'on ne discute pas les interdits." Affichant au rétro-projecteur une liste de maladies qui peuvent être soignées grâce au génie génétique et de vaccins qui ne pourraient plus être développés en cas d'acceptation de l'initiative, il prend son stylo rouge et barre le tout. Avec cette phrase: "Si vous dites "oui" le 7juin, tout ceci sera fini."
Sûr de son effet, il se rassied et reprend: "Je ne prétends pas que le génie génétique est la potion miracle qui sauvera tous les malheureux de la terre, mais il peut venir en aide à ceux qui souffrent." Refusant de sortir du contexte médical, il enchaîne: "Les initiants pensaient beaucoup à l'agriculture lorsqu'ils ont élaboré leur initiative, mais ils se sont trompés de cible, car leur texte ne tape que sur la médecine." Quant aux multinationales de l'agro-alimentaire et de la chimie, qui mènent une campagne très offensive afin de faire échouer ladite initiative, Pierre Spire constate, sobrement: "Les industries ne cachent pas qu'elles sont là pour faire des profits. Mais cela n'a rien à voir avec le sujet du débat."
Les risques liés au génie génétiques? Pierre Spirer estime qu'ils existent mais que, en l'état, toutes les précautions sont prises. "La garantie absolue n'existe pas. Il s'agit donc d'évaluer les risques que l'on prend avec les risques qu'il y a à ne pas prendre de risques", glisse-t-il. En clair, qui ne tente rien n'a rien.
Dans un débat où, de part et d'autres, le thème central était la peur, chaque partie a essayé de rassurer le bon peuple sur les avantages qu'il y avait à choisir une option plutôt que l'autre. Ainsi, face aux attaques des pourfendeurs de l'initiative, les initiants ont tenté de calmer les esprits. Ils estimaient que le développement de médicaments ou de vaccins liés au génie génétique pourrait, moyennant un régime de faveur, être maintenu. Mais ils n'ont pas réellement convaincu le public présent. Résultat: de contradictoire, le débat s'est peu à peu enlisé dans les contradictions.
Marco Gregori
L'alinéa très controversé
Le débat sur la protection génétique a commencé en 1990. De nombreuses associations se sont alors réunies dans le but de poser des limites à cette nouvelle technologie. Après une longue réflexion, cela a débouché sur un texte destiné à compléter la Constitution suisse (article24decies). Le plus important est l'alinéa2 (il y en a quatre au total). Sur ce point au moins, tout le monde est d'accord. Le contenu de ce paragraphe est le suivant:
"Sont interdits:
a) la production, l'acquisition et la remise d'animaux génétiquement modifiés;
b) la dissémination d'organismes génétiquement modifiés dans l'environnement;
c) l'octroi de brevets pour des animaux et des plantes génétiquement modifiés ou des parties de ces organismes, pour les procédés utilisés à cet effet, et pour les produits en résultant." CO