Le génie génétique devient un puissant outil aux mains des multinationales.
L'enjeu économique de la transgénèse
Guérir des maladies encore incurables, produire des médicaments meilleur marché et plus sûrs, décupler les rendements agricoles pour nourrir l'humanité, réduire les pollutions pour assurer un "développement durable"... Les promesses du génie génétique semblent sans fin. L'avenir de l'humanité réside-t-il dans cette technologie? Un discours massif cherche en tout cas à le faire croire.
Pourquoi? En partie parce que le génie génétique est devenu un formidable enjeu économique. L'économie n'est nullement, en soi, mauvaise. Bien au contraire. Mais lorsqu'elle mobilise toujours plus, pour servir ses objectifs, la capacité des sciences à transformer le monde, le progrès est-il assuré de suivre? En d'autres termes, la question clef, centrale, déterminante, est de savoir si les bénéfices attendus seront partagés ou s'ils risquent de renforcer les déséquilibres humains déjà indécents. Pour tenter de répondre, il semble essentiel d'analyser, un tant soit peu, la récente prise en charge de cette nouvelle technologie par les agents économiques.
L'origine de ce mouvement remonte au début des années 1970, lorsque des scientifiques commencent à comprendre, sur la base de quelques découvertes fondamentales, comment manipuler les bases matérielles de l'hérédité, les gènes. Très vite, quelques industriels s'associent à eux. Aux Etats-Unis, dans la baie de San Francisco et autour de Boston, une flopée de petites entreprises de génie génétique voient le jour. Ce sont des "start-up", associations de scientifiques avec des sociétés de capital-risque. En fait, il s'agit de PME embryonnaires, fondées sur un savoir-faire à haute teneur scientifique.
Genentech est la plus célèbre d'entre elles. Un de ses fondateurs, Herbert Boyer, travaille à l'Université de Californie-San Francisco. Avec son collègue Stanley Cohen, de l'Université de Stanford, il réussit, en 1973, à transférer un gène d'un organisme dans une bactérie Escherichia coli. Trois ans plus tard, Boyer s'associe avec un entrepreneur, Robert Swanson, pour créer Genentech. L'idée est de commercialiser des produits issus du génie génétique. Boyer et Swanson doivent toutefois faire preuve de patience: leur chimère n'est brevetée qu'en 1980. Mais la même année, le capital de Genentech fait une entrée fracassante à Wall Street: de 35dollars (52francs), ses actions s'envolent à 89dollars en 20minutes! Ce succès fait tâche d'huile. En 1981, le nombre de start-up créés double par rapport à 1980 (plus de 80). Le bourgeonnement atteint son apogée en 1987, avec plus de 100entreprises créées. En octobre 1987, toutefois, le krach de Wall Street met un terme abrupt à cette frénésie scientifico-boursière.
RÉVEIL DES MULTINATIONALES
L'effondrement de la bourse de New York a une autre conséquence. La pénurie de capital-risque qui en découle s'avère une aubaine pour les multinationales de la pharmaceutique et de l'agrochimie. Car il devient facile pour elles de nouer des alliances ou de racheter ces petites entreprises soudainement affaiblies. D'autant qu'une partie des médicaments issus du génie génétique arrive en phase de test clinique. Or, les normes à respecter en matière de toxicité sont entre-temps devenues draconiennes. Du coup, les tests coûtent un argent fou et les PME sont souvent incapables de les financer. Genentech, devenue la plus grande entreprise de génie génétique, n'échappe pas à la règle. En 1990, la multinationale suisse Roche rachète Genentech.
Pourquoi, de leur côté, les multinationales trouvent-elles leur compte dans ces rachats et ces mariages? Parce que depuis le début des années 1980, elles commencent à comprendre qu'un potentiel infini d'innovation gît dans le génie génétique. Grâce à lui, elles peuvent espérer donner un nouveau souffle à leur croissance. En outre, elles sont partout assurées de recevoir l'appui des pouvoirs publics, qui voient dans ces nouvelles technologies un moyen de renforcer leur compétitivité économique, alors que la mondialisation accroît massivement la concurrence. Toutefois, les objectifs et les enjeux diffèrent radicalement entre les deux principaux secteurs affectés par l'arrivée du génie génétique: la santé et l'agriculture.
Au tournant des années 1960 et 1970, l'industrie du médicament est marquée par une montée sans précédent des frais de développement. L'explosion concomitante des coûts de la santé dans la plupart des pays industrialisés conduit par ailleurs les pouvoirs publics ou les groupes de pression concernés (caisses d'assurance maladie en Suisse, Sécurité sociale en France, chaînes d'hôpitaux aux Etats-Unis, etc.) à tout faire pour maîtriser les coûts: contrôle du prix des médicaments, demandes aux médecins de prescrire les génériques etc. En toute logique, les entreprises pharmaceutiques cherchent, elles aussi, à compresser leurs coûts. Or, le génie génétique peut offrir des méthodes économiques très avantageuses tant au niveau de la recherche que de la production.
Au niveau de la recherche, il devient possible de passer automatiquement au crible un nombre plus important de molécules, de détecter plus tôt leur toxicité éventuelle et d'abandonner plus vite celles qui ne conviennent pas. Les méthodes in vitro conduisent aussi à sacrifier moins de cobayes. Chaque avantage se traduit par des économies de temps, de main d'oeuvre et d'argent. De plus, en insérant tel ou tel gène défectueux ou facteur de risque dans des souris, il est possible de créer des "modèles" animaux de maladies humaines -les souris transgéniques-, ce qui laisse espérer découvrir, un jour, des traitements de maladies face auxquelles la médecine reste pour le moment désarmée (athérosclérose, cancer, maladies neurodégénératives, etc.) ouvrant à chaque fois la perspective de créer de nouveaux marchés.
Au niveau de la production, une réduction des coûts se conjugue parfois à une sécurité accrue. Par exemple, là où il fallait des tonnes de pancréas de porc pour extraire l'insuline de porc nécessaire au soin de diabétiques, des cultures de levures contenant le gène humain qui code pour l'insuline fournissent plus vite, plus facilement, à moindre coût et à moindre risque autant d'insuline humaine pure que nécessaire. De même, la production de facteur sanguin ou d'hormones de croissance par des bactéries, où a été inséré le gène humain correspondant, évite d'avoir à traiter le sang humain comme matière première, ce qui réduit les risques de transmission d'agents infectieux tels que le virus du sida ou les prions responsables de la maladie de Creutzfeld Jacobs...
Des plants de tabac ou de soja transgéniques pourraient même, d'ici quelques années, produire de l'hémoglobine ou de l'albumine, là aussi à des coûts moindres que la production issue du traitement de plasma humain. Le "pharming", c'est-à-dire la synthèse de médicaments par des animaux transgéniques, bientôt réunis en troupeaux de clones, pourrait, lui aussi, accroître l'efficacité de la production dans des proportions considérables. En revanche, cette pratique spectaculaire tend à renforcer les risques de transmission d'agents infectieux.
MONOPOLE SUR LES SEMENCES
Dans le domaine agricole, la principale application du génie génétique est le transfert de gènes à des plantes économiquement intéressantes, une pratique que Jeff Schell et ses collaborateurs à l'Université de Gand, en Belgique, ont rendu possible à partir de 1982. Dès cette époque, le but agronomique annoncé était de rendre ces plantes capables de résister au gel, aux insectes, à la sécheresse, à la composition chimique des sols, de fixer l'azote atmosphérique, etc., en sorte d'augmenter les rendements à l'hectare tout en réduisant la quantité d'intrants (engrais et pesticides) nécessaires. Seize ans plus tard, ces promesses restent largement à remplir.
A l'heure actuelle, les plantes transgéniques les plus répandues sont les plantes tolérantes aux herbicides. Pour plusieurs raisons: elles ont été techniquement plus faciles à développer; elles permettent de prolonger la vie des herbicides disponibles, alors que les frais de développement de nouveaux herbicides sont devenus exorbitants; enfin, elles permettent aussi d'étendre l'usage de ces herbicides, d'ailleurs le plus souvent vendus par les mêmes firmes, à d'autres plantes (1). De leur côté, les agriculteurs trouvent généralement leur compte, car le contrôle des mauvaises herbes est simplifié et plus efficace.
Mais quel que soit l'objectif visé par la plante produite, la transgénèse offre surtout l'immense avantage économique de permettre une différenciation sans fin des variétés. L'intérêt est inestimable, car on peut toujours augmenter le prix d'un produit sous prétexte qu'il est nouveau, tandis qu'on annule la concurrence du fait qu'il n'existe nulle part ailleurs. La stratégie est d'autant plus payante que le temps nécessaire au développement de variétés transgéniques est raccourci. Face à ce surcroît d'efficacité, les semenciers traditionnels -à part ceux qui occupent des niches très spécifiques- ne peuvent pas rivaliser. Conséquence: ils disparaissent les uns après
les autres, rachetés, eux aussi, par les multinationales. Ces dernières peuvent alors profiter du fait qu'ils connaissent bien leurs clients et les marchés locaux sur lesquels ils opèrent, ce qui facilite le positionnement des nouveaux produits (2).
Ce point mérite qu'on s'y arrête. Depuis toujours, le "privilège" du paysan consistait à garder une partie de la récolte pour la replanter. Mais, lorsque la maîtrise des croisements le leur a permis, les semenciers ont cherché à sélectionner des hybrides non fertiles, pour obliger les paysans à venir racheter leurs graines. En rachetant les semenciers, les multinationales, déjà fortes de leurs partenariats avec les PME de pointe en génie végétal, renforceront cette pratique et l'étendront à la vente de kits semences transgéniques-produits phytosanitaires correspondants. Une évolution qui pourrait conduire, d'ici quelques années, à ce qu'une poignée de mégagroupes mon
diaux, fruits des dernières fusions-restructurations, se trouve en position de pouvoir décider du sort de l'agriculture mondiale, réduisant le choix des agriculteurs à leurs catalogues de kits.
LE DROIT AUX RESSOURCES
D'autre part, au plan géopolitique, les implications de l'emprise du libéralisme économique mondial sur les technologies génétiques sont, elles aussi, très fortes. L'insertion de gènes d'espèces tropicales dans des plantes adaptées aux climats tempérés soulève notamment le sérieux problème du droit d'accès à la ressource. Dans le domaine pharmaceutique, une partie de la recherche est ainsi orientée vers l'exploitation des bases génétiques de la pharmacopée traditionnelle des pays du sud. Mais c'est dans le domaine agricole que les conséquences de cette approche pourraient être dramatiques. Jeremy Rifkin, président de la Fondation of Economic Trends, aux Etats-Unis, cite le cas d'une épice rare et chère: la vanille (3). La production de vanille à faible coût pourrait achever de détruire l'économie d'un pays entier comme Madagascar, qui dépend largement de cette denrée agricole. Dans la même veine, la firme Calgene, aux Etats-Unis, a breveté une variété de colza transgénique enrichie en acide laurique, ce qui pourrait réduire les importations d'huiles tropicales en provenance du sud.
Une autre différence majeure apparaît entre la santé et l'agriculture. Dans les deux cas, la raison d'être des multinationales les conduit à orienter leurs activités vers les marchés solvables. C'est pourquoi, par exemple, leur soutien à la recherche sur le paludisme, qui tue chaque année environ trois millions de personnes, est faible. Mais, contrairement aux médicaments, largement destinés aux pays riches, une partie des surplus agricoles du nord est destinée à l'exportation vers les pays pauvres, ce qui risque de déstabiliser encore un peu plus l'agriculture de ces pays, que le Nord inonde depuis 20 ans de ses excédents alimentaires ultra subventionnés à des prix bradés
. Selon Bertrand Hervieu, chercheur au CNRS, en France, ces pratiques, qui asphyxient les marchés locaux au sud, bafouent le Droit des peuples à se nourrir eux-mêmes (4). Or, à l'heure où, dans un monde constitué pour 50% de paysans, les multinationales de l'agro-alimentaire prétendent nourrir la planète, il semble pertinent d'évoquer ce problème alors que des changements dans le secteur agricole ont toujours de profondes répercussions dans les autres sphères de la société et que les bouleversements en marche s'annoncent fulgurants.
ARME STRATÉGIQUE
Et pour cause! Pour la première fois dans l'histoire du GATT, les négociations de l'Uruguay Round, qui se sont tenues de septembre 1986 à décembre 1993, ont réussi à astreindre le domaine agricole aux règles du libre échange international. Résultat, les subventions à l'exportation et les tarifs douaniers à l'importation seront peu à peu abaissés. Bref, la compétition sera renforcée. Or, dans ce contexte de guerre économique planétaire, les puissances alimentaires voient dans le génie génétique une arme stratégique de tout premier plan pour affronter le marché international des denrées alimentaires.
A l'occasion du sommet mondial de l'alimentation, convoqué par la FAO, à Rome, en 1996, les Etats-Unis ont clairement affiché la volonté d'augmenter leurs exportations agricoles en recourant aux plantes transgéniques. La France, deuxième puissance alimentaire mondiale après les Etats-Unis et, de façon extraordinaire, première exportatrice
au monde d'aliments transformés, se bat pour se lancer à son tour dans la culture de plantes transgéniques. Mais elle se heurte à une résistance interne extraordinairement vive. La bataille du maïsBt de Novartis a valeur de symbole (voir notre édition du 26 mars): faire la course avec les Etats-Unis ou opter pour une logique propre?
Encore un mot. Au niveau de l'acceptabilité du public européen, la différence est drastique entre les secteurs pharmaceutique et agricole. Dans le premier, il y a une bonne correspondance entre la demande et les espoirs du public, l'engagement des chercheurs, l'aval de quelques "bioéthiciens" et le soutien financier des grosses firmes. En revanche, ce n'est pas le cas dans le second, où les stratégies des multinationales pour contraindre les consommateurs à manger des aliments issus du génie génétique ne trouvent pas l'appui du public le plus éclairé (5).
Jacques Mirenovicz
(1) Biotechnologie, agriculture et alimentation, OCDE, 1992
(2) Biofutur, novembre 1997, p.171-172
(3) La Fin du travail, La Découverte, 1995
(4) Editions Flammarion, 1997
(5) Nature, p.387 et 845-847, 1997.
Cet article est le quatrième d'une série consacrée au génie génétique.
Les paysans du sud (ici du Brésil) pourraient être parmi les principales victimes du développement des semences génétiquement modifiées. Salgado