Polémique autour des risques environnementaux et de santé publique Des scientifiques redoutent le maïs Bt
Le 27 novembre 1997, coup de théâtre, l'écologiste Dominique Voynet, ministre français de l'Aménagement du territoire et de l'Environnement, annonce que son pays autorise la culture du maïs transgéniqueBt de Novartis sur son sol. C'est une première en Europe. La surprise est de taille. Elle fait suite à une étonnante saga.
Pour avoir une chance de comprendre quelque chose à cette affaire, il faut déployer l'éventail du problème, depuis ses aspects moléculaires et agronomiques jusqu'aux arcanes juridiques de la construction de l'Europe. En outre, trois raisons justifient l'intérêt, pour la Suisse, de suivre cette affaire. Tout d'abord, bien sûr, la multinationale Novartis, pourvoyeuse de la semence en cause, reste, malgré tout, suisse. Ensuite, l'Union Européenne étant son principal partenaire commercial, la Suisse est conduite à s'inspirer de la loi européenne pour harmoniser sa législation, notamment en matière de génie génétique. Enfin, et plus profondément, la résistance française et européenne à la décision du gouvernement français fait écho aux préoccupations à l'origine de l'initiative "Pour la protection génétique", au sujet de laquelle le peuple et les cantons devront voter le 7 juin prochain.
Avant de décrire le maïs en question, une mise en garde essentielle s'impose. Comme le rappelle par exemple Minh-Hà Pham-Delègue, chercheur au laboratoire de neurobiologie comparée des invertébrés à l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) à Bures sur Yvette, en France, "chaque plante transgénique est un cas particulier, en fonction d'une part de ses caractéristiques physiologiques et botaniques, et, d'autre part, du gène introduit et des nouvelles propriétés conférées à la plante". En outre, plusieurs gènes étrangers peuvent être introduits à la fois.
TROIS GÈNES ÉTRANGERS
Le maïsBt de Novartis (1) contient trois gènes étrangers. Chacun code pour une protéine (voir notre édition du 12 mars). La première est une toxine de la bactérie Bacillus thuringiensis (d'où le nom Bt), qui rend le maïs résistant à certains insectes, principalement à la pyrale, un papillon dont la larve ravage les cultures de maïs. La seconde est une enzyme, qui rend la plante tolérante à un herbicide total, le gluphosinate-ammonium, au nom commercial Basta. Le troisième gène est un gène de résistance à un antibiotique, l'ampicilline. Contrairement aux deux autres, il est silencieux dans la plante: il n'exprime pas la protéine. Le gène qui confère la tolérance à l'herbicide Basta et le gène de résistance à l'ampicilline ont pour rôle de sélectionner les plantes qui contiennent le gène de résistance à la pyrale.
Les trois gènes étrangers et les deux protéines exprimées présentent des risques pour l'environnement et la santé publique. En France, le principal organe consultatif qui examine ces risques est la Commission du génie biomoléculaire (CGB). Lorsqu'une firme veut obtenir une autorisation de mise sur le marché d'un organisme génétiquement modifié (OGM) ou sa dissémination intentionnelle dans l'environnement, elle doit déposer une demande au ministère de l'Agriculture, qui soumet le dossier à la CGB. Les avis de la CGB sont alors transmis à la Commission européenne qui, à son tour, et après sa propre évaluation, transmet un avis aux 15Etats membres. Concernant le maïsBt de Novartis, la Commission européenne a donné son feu vert à sa commercialisation et à sa mise en culture en décembre 1996.
LES LIAISONS DANGEREUSES
Lorsque la CGB s'est occupée du maïsBt de Novartis, son président était Axel Kahn, chercheur à l'Institut national scientifique de la recherche médicale (INSERM) et rédacteur en chef du mensuel Médecine-Sciences. C'est Axel Kahn qui a personnellement défendu ce dossier auprès le la Commission européenne. Les avis de la CGB sont toutefois en principe neutres, établis par des experts dont la mission est d'éclairer le politique auquel incombe, à lui et à lui seul, la responsabilité de décider. Or, en février 1997, lorsque le premier ministre Alain Juppé autorise la commercialisation du maïsBt mais refuse simultanément sa mise en culture (2), M.Kahn juge la décision incohérente et démissionne de la CGB!
Quelques mois plus tard, le 7 octobre 1997, il devient directeur du secteur Sciences de la vie et Agriculture de la multinationale française Rhône-Poulenc. Et le 9 décembre, reprenant les conclusions de la CGB dans un texte intitulé "Pourquoi tant de haine contre ce pauvre maïs?" paru dans Le Monde, il donne son opinion sur cette affaire. Etant donné l'ampleur de son engagement dans ce dossier et son influence auprès de la Commission européenne, il apparaît important d'en tenir compte.
En substance, se référant aux trois gènes étrangers, l'ancien président de la CBG explique que quels que soient les caractères ajoutés au maïs, il n'existe aucune possibilité de transmission à d'autres variétés européennes, car le maïs, originaire d'Amérique du Sud, ne se croise avec aucune autre variété en Europe. Le maïs n'est jamais une mauvaise herbe, poursuit M.Kahn, et a besoin du cultivateur pour prospérer. Il n'y a aucun risque de transmission de caractères à d'autres champs de maïs, car les graines semées sont toujours des hybrides, fournies par les semenciers et jamais produites par les cultivateurs.
POUR L'ENVIRONNEMENT
A propos de la toxine Bt, Axel Kahn indique: "Il est avéré que cette toxine, très utile comme biopesticide, n'affecte pas les mammifères, les oiseaux et les poissons à de très fortes concentrations." Cependant, appliquée depuis l'extérieur de la plante, elle n'atteint pas les larves de pyrale, qui forent le maïs depuis l'intérieur des épis. En conséquence, pour lutter contre la pyrale, les cultivateurs doivent épandre des pesticides. "Le maïsBt, conclut M.Kahn, permettrait de réduire cette charge sur l'environnement. Par ailleurs, on ne connaît pas, à ce jour, de pyrale résistante à la toxine Bt. Si de telles pyrales survenaient, elles auraient pour seul inconvénient de rendre la variété de Novartis inintéressante, sans mettre en danger d'autres cultures."
Concernant le gène de résistance à l'ampicilline, le scientifique affirme: "les experts sont unanimes: ce gène ne pose aucun problème." Il est inactif dans les plantes et son passage à des bactéries dans le tube digestif est hautement improbable. En outre, si jamais ce passage se produisait, il serait sans conséquence puisque 50% des bactéries pathogènes du tube digestif du bétail et de l'homme le possèdent déjà... ainsi que beaucoup d'autres bien plus inquiétants. Autrement dit, il n'y a, pour Axel Kahn, "aucune possibilité que ce maïs influe sur le problème dramatique de la diffusion de la résistance aux antibiotiques".
SCIENTIFIQUES DIVISÉS...
En fait, sur ce point, M.Kahn se trompe: les experts ne sont pas unanimes. En effet, lorsque le Gouvernement français autorise finalement, en novembre dernier, la culture du maïs transgénique, il stipule que le Comité de prévention et de précaution (CPP) par lui saisi "confirme l'absence de risque pour l'environnement de la variété de maïs modifié génétiquement de Novartis". Malgré tout, le gouvernement prévoit aussi la constitution d'un Comité de biovigilance, chargé de suivre les effets de la culture du maïs antipyrale sur l'environnement et la santé publique.
...ET TRAHIS!
Mais quelques jours plus tard, le 3 décembre, le professeur Alain Grimfeld, président du CPP, "corrige" le gouvernement et rappelle que "les experts ont souligné la possibilité de risques de transfert inter-espèces" du gène de résistance à l'antibiotique. C'est pourquoi le CPP avait recommandé "expressément l'interdiction de mise sur le marché de toute variété qui en contiendrait (comme c'est le cas pour la variété de maïs Novartis)". Autrement dit, pour prendre sa décision, le gouvernement a fait dire au CPP le contraire de ce qu'il avait conclu!
Dans le mensuel La Recherche de février 1998, le journaliste Hervé Kempf explique le problème: certes, écrit-il, "50% des bactéries E. coli commensaux du tube digestif possèdent le gène de résistance à l'ampicilline, mais ce n'est pas vrai des bactéries responsables de diarrhées, où ce taux est beaucoup plus faible et varie selon les espèces. L'incorporation d'un gène de résistance dans ces bactéries ne serait donc pas anodine, d'autant plus qu'une mutation ponctuelle dans ce gène lui confère la propriété de résistance à la classe d'antibiotiques des céphalosporines les plus récentes, comme l'a montré l'Unité des agents antibactériens à l'Institut Pasteur." Or, les mutations spontanées sont fréquentes chez les bactéries et les céphalosporines sont utilisées pour lutter contre des cas d'infections graves... Cela n'a pas empêché 32 des quelques 35comités scientifiques sollicités dans le monde à propos de ce maïs, de conclure à son innocuité.
Mais le biologiste moléculaire Gilles-Eric Séralini, professeur à l'Université de Caen, sollicité par le ministère de l'Agriculture comme nouveau membre de la CGB et du comité de biovigilance du maïs transgénique, est lui aussi en désaccord avec Axel Kahn. Le PrSéralini étudie les enzymes du foie qui détoxifient les pesticides que les hommes et les animaux absorbent dans leur nourriture. Dans son analyse, il insiste sur le fait que l'exploitation du maïs aura lieu sur des millions d'hectares. En conséquence, des dizaines de milliards de cellules présentes dans les racines du maïs se disperseront dans le sol au moment de leur dégradation, sous chaque plante. Or, l'ADN peut être rémanent dans le sol: il ne se dégrade pas si facilement. De plus, les gènes du maïsBt, qui sert notamment à nourrir le bétail des pays industrialisés, se retrouveront dans les déjections de ces animaux et pénétreront aussi dans le sol. Il faudra surveiller de très près l'ensemble de ces phénomènes, dont les conséquences à long terme sont invisibles à court terme.
MANIPULATIONS INUTILES
L'affaire est d'autant plus dommage, explique le nouvel expert de la CBG, que le gène de résistance à l'ampicilline est un résidu technologique: une fois la semence fabriquée, il ne sert plus à rien! Idem semble-t-il, pour le gène de résistance à l'herbicide Basta. En effet, cet herbicide appartient à la firme Agrevo qui n'a pas fait homologuer pour l'instant son usage avec la variété de maïs de Novartis. Légalement, les agriculteurs ne pourront donc pas l'utiliser. Or, cet herbicide étant neurotoxique sur les cellules d'embryons de mammifère et pouvant s'accumuler dans une plante qui lui est tolérante, son homologation sera difficile à obtenir. Du coup, conclut M.Sérali
ni, "ce gène ne tient pas la route et peut être assimilé, lui aussi, à un résidu technologique". Bref, deux gènes, dans ce maïs, ne servent à rien au plan agronomique, mais nécessitent, aux frais de la collectivité publique, des mesures de surveillance au cas où des conséquences problématiques, pour l'instant impossibles à prévoir, surviennent.
Reste le seul gène qui sert à quelque chose aux agriculteurs, celui qui confère la résistance à la pyrale. Sa présence dans la plante, rappelle le biologiste moléculaire, signifie que la toxine Bt sera contenue dans le maïs commercialisé. Sur ce point, Axel Kahn renvoie à des expériences qui révèlent son absence de toxicité sur les mammifères, les poissons et les oiseaux. Mais ces expériences, note Gilles-Eric Séralini, consistent à injecter ou à faire ingérer des doses massives dans ces animaux. Elles n'indiquent rien quant à l'éventualité d'une intoxication chronique, sur plusieurs années, voire des dizaines d'années, avec des doses certes plus faibles, mais qui peuvent s'accumuler.
D'autre part, on connaît les mécanismes en jeu dans la façon dont la toxine Bt exerce son effet sur la pyrale. Mais on ignore ses effets chez les malades ou les bébés, qui auraient un estomac plus fragile. De plus, cette toxine perfore le tube digestif de l'insecte, un effet qui ne survient qu'en milieu moins acide que l'estomac humain. Or, certains médicaments diminuent l'acidité de l'estomac. Ce qui, logiquement, pourrait davantage solubiliser cette toxine. Sachant que certains patients sont susceptibles d'être affectés par son ingestion, il est de la plus extrême importance, insiste le PrSéralini, de garantir sa traçabilité. "On va commercialiser un insecticide dans la nourriture. Il faut donc faire les tests nécessaires, garder la trace de ce produit dans toute la chaîne alimentaire et assurer l'étiquetage. Le problème est que les importations non identifiées ne le permettent pas."
LA DIMENSION SOCIALE
De toute façon, l'enjeu des OGM dépasse de très loin la gestion technique et juridique des risques environnementaux et sanitaires qu'ils soulèvent. Le 8 janvier dernier, René Riesel, accompagné de deux autres militants de la Confédération paysanne, a éventré des sacs contenant des semences de maïsBt pour les asperger à la lance à incendie et les rendre inutilisables, dans le centre de stockage de Novartis, à Nerac, au sud-ouest de la France. Pourquoi un tel acte? "Nos préoccupations, explique cet éleveur de moutons, ne concernent pas que les conséquences du modèle productiviste pour la santé publique et l'environnement, mais aussi dans le domaine social. Pour nous, poursuit M.Riesel, l'agriculture paysanne a trois fonctions: produire en quantités suffisantes, employer des hommes et non des machines, préserver l'avenir. Les trois sont indissociables: elles donnent une vision cohérente de l'agriculture sans OGM."
La promotion rapide des OGM symbolise une logique agricole que de nombreux acteurs sociaux remettent en cause. En plus des associations de protection de l'environnement, de quelques scientifiques et d'agriculteurs en colère, il faut compter avec les associations de consommateurs, mobilisées sur la question de la traçabilité et de l'étiquetage. Mis bout à bout, ces motivations ont abouti, le 27 janvier, au lancement de la campagne "Alerte aux OGM", que coordonne l'association Agir pour l'environnement. Estimant que l'autorisation de culture du maïsBt bafoue le principe de précaution, ses initiateurs réitèrent une demande de moratoire sur la dissémination et la commercialisation d'OGM (3) tant que les tests adéquats n'ont pas été effectués.
Jacques Mirenovicz
(1) Appelé Cb dans le livre vert de Novartis.
(2) La Suisse a pris la même décision le 6 janvier 1998.
(3) "Génie génétique, des chercheurs citoyens s'expriment", Ecoropa, Sang de la terre, 1997.
Cet article est le troisième d'une série consacrée au génie génétique