COMMENTAIRE
Jacques Mirenowicz Comprendre les peurs
Oui ou non, le génie génétique rompt-il de façon radicale avec les biotechnologies traditionnelles? Quelle que soit l'opinion de chacun à propos de la réponse à apporter à cette question, le fait est que les industriels, eux, ont bien -et très vite- compris la signification et l'importance décisive de sa nouveauté radicale. Aux plans culturel et institutionnel, et dès les années 1980, ils plaident pour obtenir et obtiennent une mesure totalement inédite: le brevetage du vivant. Une bonne partie des critiques, rationnelles et informées, qui fondent l'opposition actuelle au génie génétique, s'enracine dans la remise en cause de cette "chosification" du vivant, désormais à la merci d'appropriations et d'exploitations dont la principale motivation est le profit.
Or, qu'on estime irrecevable la répulsion à l'égard de cette évolution de nos sociétés industrielles, de même que tout autre argument, technique ou symbolique, invoqué par les opposants à ces pratiques, les démocraties européennes sont de toute façon confrontées à l'ampleur et à la vigueur des oppositions. Ne serait-ce que pour cette raison, à défaut d'admettre leur bien-fondé, il apparaît crucial de tout faire pour comprendre l'origine et la nature des craintes que le génie génétique suscite et des oppositions qu'il génère.
L'enjeu en vaut la chandelle. Car, outre le problème du brevetage du vivant, les conséquences de son essor apparaissent infinies: en s'articulant avec l'efficacité informatique, en décuplant la puissance de l'appareil de production, en incitant à "innover" toujours et encore plus au service de la croissance, en valorisant la recherche de toutes les ressources génétiques dans le monde par la création de "banques de gènes", en ouvrant des perspectives illimitées dans les secteurs si cruciaux de l'agro-alimentaire et de la santé... le génie génétique ne pourra qu'accentuer et accélérer les bouleversements qui frappent les rapports que les êtres humains entretiennent entre eux, avec la biosphère et avec leur propre corps.
A ce titre, les démocraties occidentales et les instances intergouvernementales ont tendance à se limiter à engendrer une véritable débauche de lois, normes, règles, conventions et autres procédures, dont l'effet le plus clair est de transmuter la démocratie en une technocratie aussi opaque qu'incompréhensible. Dans ces conditions, ce sont, en fin de compte, les experts qui, au sein d'offices ad hoc -comités d'éthique et autres commissions spécialisées- ont trop souvent accès à la décision. Aussi, au lieu de se satisfaire de ce qui n'est pas un progrès de la démocratie, il serait sûrement plus crucial, et même urgent, de s'interroger, vraiment et profondément, sur les raisons qui poussent la recherche scientifique et l'industrie, deux institutions au cour des sociétés occidentales dont le modèle domine le monde, dans une direction de moins en moins en phase avec l'opinion publique des pays dont elles émanent.