GÉNIE GÉNÉTIQUE
Le rôle de la mythologie dans le débat sur les manipulations génétiques
Néfaste pour certains, panacée pour d'autres, le génie génétique, quand il suscite le débat, fait rarement appel à la raison, un peu à la réflexion, souvent à la passion, toujours à l'émotion.
Le génie génétique n'est qu'une biotechnique parmi d'autres (culture de cellules et tissus, clonage, fécondation in vitro et transfert d'embryons, fusion cellulaire, génie enzymatique, chimérisation, amplification génique), où chacune n'est plus pensable sans l'autre. Le génie génétique, par exemple, n'existerait pas sans culture de cellules ni clonage.
La particularité du génie génétique est d'intervenir sur le fondement matériel de la vie, à savoir l'ADN, molécule-support de l'information biologique de tout être vivant. Depuis que les biologistes ont découvert le code génétique (alphabet du vivant) ainsi que son universalité (la bactérie a le même langage informatique que la tulipe, l'éléphant ou l'homme), ils se sont mis à rêver de pouvoir prendre une information (ou gène) animale (humaine y compris) et de la faire lire par une bactérie, ou une information bactérienne et de la faire lire par une plante. Et ils y sont parvenus. A l'aide de ciseaux (restrictase) et de colle (ligase) génétiques, ils ont réussi à isoler des gènes d'un organisme, à les insérer et à les faire exprimer dans un autre: ils ont fabriqué des "organismes transgéniques", c'est-à-dire possédant un gène d'une autre espèce. Aujourd'hui, des bactéries produisent des protéines humaines (l'insuline par exemple), des plantes produisent des toxines bactériennes ou des protéine
s virales (plantes transgéniques résistant aux insectes, plantes produisant des vaccins par exemple).
A la différence de la Révolution verte, le génie génétique touche tous les secteurs de l'activité humaine, à savoir la santé et les médicaments, l'agriculture et l'agro-alimentaire, l'élevage et la médecine, l'industrie et la chimie fine, l'énergie et l'environnement, l'anthropologie et la paléontologie, la médecine légale et la police judiciaire. Les questions soulevées sont multiples: d'ordre éthique et religieux (peut-on transgresser la barrière biologique entre les espèces sans porter atteinte à la création?), d'ordre écologique (qu'adviendra-t-il des organismes transgéniques ou de leurs gènes libérés dans l'environnement?), d'ordre économique et social (combien de paysans seront dépossédés de leurs cultures par transfert de la production des pays du Sud dans les usines du Nord?), d'ordre sanitaire (y a-t-il un risque à consommer des produits transgéniques?), d'ordre politique (faut-il breveter la matière vivante?).
LE MYTHE DE LA NATURE
Si les questions sont pertinentes, les mythes sont vivaces. Peut-on transgresser la barrière biologique des espèces? Pour certains, cette barrière est sacrée, la franchir, c'est porter atteinte à la dignité de la création. Pour d'autres, les organismes sont réduits à une somme de gènes, disponibles et corvéables à merci. Y répondre, c'est aborder le mythe voulant que ce qui est "naturel" est meilleur que ce qui est "manipulé". L'agriculture est-elle naturelle? Certes non, car il s'agit d'agro-écosystèmes artificiels, dont certains (par exemple, le modèle occidental) reposent sur un gaspillage d'énergie, une pollution de l'environnement, un appauvrissement de la biodiversité, où il ne saurait être question d'un respect de la dignité de la création (l'épisode de la vache folle en témoigne). C'est cette prise de conscience qui pousse certains groupes d'agriculteurs, voire certains pays européens à reconsidérer l'agro-écosystème d'un point de vue écologique et à pratiquer la production intégrée pour ménager l'environnement.
Les variétés hybrides sont-elles naturelles? La majorité des variétés hybrides sont des manipulations forcées où l'expérimentateur essaie par mélange aléatoire de deux génotypes (ensemble de milliers à dizaines de milliers de gènes) d'obtenir des variétés possédant l'une ou l'autre caractéristique recherchée (rendement élevé, résistance à une maladie) sans connaissance aucune des milliers d'autres interactions nouvelles entre les autres gènes. La majorité des variétés hybrides (il en va de même pour les races animales, hybrides ou non) sont des sommes d'aberrations génétiques que la nature éliminerait rapidement sans intervention massive de l'homme. Pensons aux engrais et aux pesticides nécessaires pour maintenir en vie ces plantes. Pensons aux antibiotiques, aux tranquillisants et aux vaccins nécessaires pour éviter les souffrances à la majorité des races de chiens. A la différence des sélections par hybridation où des milliers de gènes sont mélangés de manière aléatoire, le génie génétique permet d'atteindre les mêmes objectifs en introduisant quelques gènes seulement. Si cette nouvelle biotechnique permet des modifications utiles, plus rapides et plus ciblées, elle permet aussi des modifications douteuses. La production de viande de porc "light" (pauvre en graisses) par introduction du gène de l'hormone de croissance humaine est un non-sens et entraîne des souffrances inutiles à l'animal.
LE MYTHE DE L'ÉTRANGER
Qu'adviendra-t-il des organismes transgéniques ou de leurs gènes libérés dans l'environnement? Pour certains, le risque génétique est plus grand que le risque nucléaire, car, à la différence des particules radioactives, les gènes peuvent se multiplier et entraîner une catastrophe écologique en cas de dissémination d'un gène "toxique". Pour d'autres, les gènes étant naturels, les risques posés par les organismes transgéniques ne sont pas plus grands que pour les organismes "naturels". En fait, les risques existent. Disséminer dans l'environnement des plantes transgéniques possédant un gène de résistance à un herbicide peut avoir comme conséquence la transmission de ce gène à des plantes sauvages apparentées qui pourraient devenir des "mauvaises herbes" résistantes à leur tour au même herbicide. Les avantages apparaissent également. Disséminer dans l'environnement une plante transgénique résistante à des ravageurs peut permettre d'éviter l'usage d'insecticides et la pollution de l'environnement. Mais si la libération de quelques gènes étrangers dans un écosystème fait si peur, pourquoi ne pas s'affoler face à la production indigène de kiwi. Il s'agit en effet non pas de quelques gènes mais de milliers de gènes étrangers qu'on introduit dans notre écosystème sans que cela n'ait provoqué le début d'un commencement d'inquiétude
! En agriculture, quels sont les gènes (ou les espèces [ensemble de gènes]) indigènes: la tomate? la pomme de terre? le maïs? l'abricot?
LE MYTHE DU PROGRÈS
Combien de paysans seront dépossédés de leurs cultures par transfert de la production des pays du Sud dans les usines du Nord? Pour certains, il ne s'agit que des lois du marché, pour d'autres qu'une nouvelle exploitation technologique du tiers-monde. L'application de nouvelles biotechniques comme le génie enzymatique (par exemple, la transformation d'amidon de maïs en isoglucose), la culture de cellules (la production de vanilline), ou le génie génétique (production de thaumatine, protéine au pouvoir édulcorant mille fois plus élevé que le glucose) peut se faire au détriment des pays du Sud (des producteurs de canne à sucre aux Philippines, des producteurs de vanille à Madagascar ou des cultivateurs de l'arbre à thaumatine en Afrique sub-saharienne). L'objectif est moins de répondre à des besoins locaux que de satisfaire des intérêts privés. La priorité de la recherche en génie génétique se porte d'abord sur des marchés solvables, comme le développement de tests de diagnostic en médecine, ou de plantes commerciales résistantes à des herbicides, orientation qui ne correspond bien trop souvent nullement aux besoins essentiels des populations. Prétendre vouloir régler le problème de la faim dans le monde à l'aide du génie génétique est totalement fallacieux. En effet, la faim dans le monde ne repose pas sur un problème de production (la Terre produit amplement pour satisfaire les besoins de chacun) mais de répartition des aliments. Le génie génétique ne résoudra qu'un problème de nature technique, mais ne sera d'aucun secours face à un problème de nature socio-économique.
Le progrès technique n'est ni positif, ni négatif, ni neutre. Entraînant par définition un changement, il ne saurait être neutre. Reste à savoir dans quelle direction ce changement est politiquement désiré. Répondra-t-il à des besoins essentiels des populations ou à des intérêts particuliers des individus? Faut-il condamner une technique parce qu'elle peut être mal utilisée? Dans l'affirmative, pourquoi ne pas alors interdire les nouvelles technologies de l'information? En effet, elles profitent à ceux qui ont les moyens et le savoir de les utiliser (par exemple en spéculant sur les prix des matières premières suite à une mauvaise récolte dans une partie du monde) au détriment de ceux qui en sont dépourvus.
LE MYTHE DU NATUREL
Y a-t-il un risque à consommer des produits transgéniques? Il est utile de distinguer entre les produits dans lesquels les transgènes sont présents (par exemple la tomate transgénique, le yoghourt à base de soja transgénique) et ceux dans lesquels les transgènes ne sont pas présents (fromage fabriqué à l'aide d'enzymes issus d'organismes transgéniques mais non différenciables des enzymes naturelles). Pour les premiers, les risques ne sont pas à écarter et doivent être évalués; mais il en va alors de même pour les produits hybrides "naturels" (pomelo, hybride entre l'orange et le pamplemousse). La présence de certains marqueurs (résistance à un antibiotique) dans le cas du maïs transgénique résistant aux insectes pose un problème sanitaire. Si le gène marqueur passe dans les bactéries de la flore intestinale de l'homme lors de la consommation d'un produit transgénique, il n'est pas à exclure que ce gène passe dans de telles bactéries dont certaines sont pathogènes. Ces dernières deviendraient alors résistantes à certains antibiotiques. La transformation des aliments (fromage, yoghourts, saumures, boissons alcoolisées) a gagné en qualité grâce à la sélection séculaire de nouvelles souches de micro-organismes (levures, bactéries, champignons) ou de leurs produits (enzymes). Le génie génétique peut être un nouveau pas dans la même direction. En se référant au goût (ou plutôt absence de goût) de certaines tomates, de certaines variétés de pommes, ou à celui de la viande de certaines races ou de certains animaux nourris aux concentrés ou aux farines végétales ou animales, ces produits "naturels" manipulés n'ont rien à envier aux produits transgéniques. Là également, la prise de conscience pousse des agriculteurs à mettre l'accent sur le développement de variétés ayant du goût plutôt que sur le rendement, et le génie génétique ne peut apporter qu'une réponse de nature technique à un problème de nature technique.
LE MYTHE DE L'INVENTEUR
Faut-il breveter la matière vivante? Certains y voient une nécessité absolue pour des raisons économique et politique, d'autres y sont farouchement opposés pour des raisons éthique et culturelle. Il n'est pas inutile de rappeler la raison du brevet qui est un contrat entre l'inventeur et l'État où ce dernier reconnaît un droit de commercialisation exclusive à l'inventeur pendant un certain temps (dix à quinze ans effectifs) pour lui permettre de rentrer dans ses fonds -la recherche et le développement (R&D) coûtant cher- en échange de son savoir afin que la société en profite à échéance du brevet. Ce qui coûte dans la R&D sur le génie génétique, c'est le repérage, l'isolation, la multiplication et l'insertion d'un gène dans un organisme. Ce qui fait cependant la valeur du génie génétique, c'est moins la technique, subtile et complexe à la fois, que le gène (la caractéristique) qui est ajouté à un organisme. Or on n'invente pas un gène, mais on le découvre! On le découvre surtout dans les régions riches en diversité biologique, à savoir les pays en développement. Non contents de découvrir le gène, les ethnobotanistes envoyés par les bio-industries s'approprient également le savoir qui lui est lié en questionnant les guérisseurs, chamans, agriculteurs indigènes sur l'utilisation de telle ou telle plante. Le sentiment d'injustice s'exprime lorsque ces mêmes bio-industries obtiennent une exclusivité commerciale pour des produits utilisés de manière ancestrale par des populations indigènes. La firme américaine Grace a reçu en 1992 un brevet pour de l'huile de neem extrait des graines du neem ou margousier alors que ces graines sont utilisées en Inde depuis des siècles comme insecticide. C'est pour reconnaître ce savoir ancestral et collectif que la Convention sur la biodiversité mentionne le droit des agriculteurs (désiré par le Sud) au même niveau que les brevets (exigée par le Nord). Echange pour le moment inégal dans la mesure où le Sud reconnaît un système établi en échange d'une promesse d'un système à mettre en place.
SATISFAIRE LES BESOINS ESSENTIELS DES POPULATIONS
Le génie génétique soulève des réactions et des passions, expression moins tant d'une analyse rationnelle que d'une inquiétude conjoncturelle d'une société en crise et en recherche de projet. Interdire cette technique a autant de sens que d'interdire le chômage, où les conséquences sociales réelles sont pourtant catastrophiques. L'autoriser sans frein revient à mettre un enfant au volant d'une voiture en marche. Technique non neutre, elle nécessite un cadre légal d'autant plus strict que ses potentialités sont énormes. Mais aussi fantastique qu'elle soit, la technique génétique ne solutionnera en aucune manière les problèmes de nature culturelle, sociale ou économique. Par contre elle peut apporter des solutions techniques efficaces si les hommes décident de l'utiliser pour satisfaire les besoins essentiels des populations.
Grégoire Raboud,
biologiste, membre du Parti écologiste valaisan