Le courrier a déménagé.
Nouvelle adresse: http://www.lecourrier.ch

Lundi 26 Janvier 1998

LIBRE OPINION

"Les manipulations génétiques sont basées sur une science réductionniste"

En réponse au discours du conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz contre l'initiative pour la protection génétique, M. Lehmann s'exprime sur le bien-fondé de cette initiative. M.Delamuraz a prononcé le 13janvier 1998 devant la presse radicale un réquisitoire contre l'initiative pour la protection génétique. Il a affirmé:

- Que l'initiative veut "agir à coup d'interdits" et fait un "pari sur la peur".

- Qu'elle causera une "baisse de niveau et de la qualité de nos universités et instituts de recherche".

- Qu'elle brisera "le transfert technologique entre la recherche et l'économie".

- Qu'elle "isolera la Suisse de la communauté scientifique et industrielle internationale".

Il oppose à l'initiative:

- La démarche du Conseil fédéral, du Parlement, des milieux scientifiques et de l'industrie qui "optent pour la raison et la responsabilité".

- La création d'une "commission d'éthique pour le génie génétique" comprenant, entre autres, des "spécialistes en éthique".

Voyons cela d'un peu plus près. L'argumentation de M.Delamuraz part manifestement du postulat que le génie génétique, et plus particulièrement les manipulations des gènes qu'il permet, sont nécessairement quelque chose de bien. Cela n'est pas du tout évident et, en tout cas, pas démontré. La communauté scientifique est en effet divisée sur ce point. l'"Appel des scientifiques pour un contrôle du génie génétique" paru en avril 1995 a été signé par des biologistes, des médecins, des agronomes, des virologues et même des pharmaciens. Ces scientifiques indépendants représentent une somme considérable de connaissances et de compétences. Leur avis mérite d'être pris en compte au moins autant que celui des scientifiques et industriels favorables à une technologie dont ils comptent tirer profit.

D'attirer l'attention sur les dangers du génie génétique n'est pas un pari sur la peur. Pas plus que ne l'a été la mise en garde contre les dangers du nucléaire. Il s'agit d'une démarche responsable à laquelle il convient de répondre par un dialogue.

LA VIE DOIT ÊTRE RESPECTÉE

L'initiative interdit effectivement trois choses et trois choses seulement:

a. La production, l'acquisition et la remise d'animaux génétiquement modifiés.

b. La dissémination d'organismes génétiquement modifiés dans l'environnement.

c. L'octroi de brevets pour des animaux et des plantes génétiquement modifiés, pour les procédés utilisés à cet effet et les produits en résultant.

On peut relever que la proposition a. contient partiellement la proposition c.: si on ne cherche pas à modifier les animaux on n'aura pas de brevet à faire valoir sur leurs modifications.

Ces interdictions me paraissent pour le moins défendables. Dans toute culture, il existe des interdits -on peut prendre à titre d'exemple les dix commandements du Christianisme- dont le but est finalement d'assurer l'existence, si possible harmonieuse, du groupe qui a adopté la culture en question. L'interdiction de modifier les animaux revient à exiger le respect de ce qu'il faut bien appeler la Création. Car même sans être adepte d'une religion, on est bien obligé de reconnaître que la vie nous dépasse: nous ne savons ni l'expliquer, ni la créer. Nous ne savons pas non plus si elle a un but, même si la science actuelle part du postulat indémontrable qu'elle n'en a point. L'interdiction de disséminer des organismes modifiés dans l'environnement relève en plus d'une élémentaire prudence car, n'étant pas à même de comprendre l'infiniment complexe du vivant, nous ne pouvons pas savoir quelles seront, à plus long terme, les conséquences du brouillage des codes génétiques pratiqué par ceux qui construisent à partir de virus et de bactéries des vecteurs permettant le transfert horizontal des gènes. Les dangers sont ici très réels et démontrés. Mais leurs conséquences à long terme sont parfaitement imprévisibles. En attirant l'attention sur ces dangers, l'initiative a choisi la voie de la raison et de la responsabilité chère à M.Delamuraz.

Il y a en plus la question éthique pour laquelle -avec mes excuses à M.Delamuraz- il n'existe pas de spécialiste. Nous devons tous nous demander si nous trouvons admissible que l'on atrophie ou transforme des animaux pour en tirer un très hypothétique bénéfice au profit des seuls humains. Ici, chacun répond pour lui-même. Ma réponse est non, simplement parce que je ne crois pas que l'on peut créer le bien-être des uns par la souffrance des autres. La santé ne peut être, à mon avis, que celle des uns et des autres.

UNE RECHERCHE PLUS OUVERTE

Les signataires de l'Appel cité plus haut font valoir que les manipulations génétiques sont basées sur une science réductionniste qui "fait l'impasse sur les interactions complexes entre les gènes et leur environnement" (point5 de l'Appel). Le déterminisme génétique qui sous-tend ces pratiques a été en fait complètement invalidé par les découvertes de la génétique moléculaire(1).

En d'autres termes, la science que M.Delamuraz veut promouvoir est une science peu prometteuse, voire désuète, qui se base sur une vision étriquée de la vie. En acceptant la nécessité d'aborder la réalité d'une manière plus ouverte, c'est à dire en s'affranchissant des œillères qui nous empêchent de la voir dans toute sa complexité(2), on ne fera pas baisser la qualité de la recherche, bien au contraire. Un des mérites de l'initiative est d'attirer l'attention sur cette nécessaire remise en question.

Mais il y a aussi l'aspect commercial. Les industries qui font la promotion du génie génétique cherchent à se profiler dans un marché très lucratif que l'on développe en pariant sur la peur des gens. On insinue -sans aucune démonstration- que seul le génie génétique permettra de guérir telle maladie ou telle autre. Sous entendu: si vous acceptez l'initiative on ne pourra pas vous soigner. Il est évidemment plus lucratif de perpétuer la lutte contre les symptômes que de chercher à éliminer les causes de la malnutrition et des maladies. Pourtant, la santé est un état normal, indépendant de toute science médicale. La maladie traduit un déséquilibre dont il convient de chercher les causes plutôt que de vouloir le compenser par un autre déséquilibre ailleurs. Je veux bien que cela ne soit pas toujours évident ni facile à mettre en pratique. Il m'apparaît néanmoins désirable de ne pas en rester au système de soins actuel, qui est basé sur la maladie, mais d'essayer de passer progressivement à un vrai système de la santé. Dans un tel système, le génie génétique n'aura probablement pas grande utilité. Il y a là tout un débat à promouvoir, débat que je n'ai pu qu'esquisser. Je suggère à M.Delamuraz de relever ce défi. Ce sera en tout cas plus constructif que de vitupérer une initiative de bon sens en l'absence de tout contradicteur.

Pierre Lehmann

physicien

 

1 Mae Wan Ho. Genetic Engineering Dreams or Nightmares. The Brave New World of Bad Science and Big Business. Research Foundation for Science, Technology and Ecology. Third World Network, New Dehli, 1997. 2 Hans Primas. Umdenken in der Naturwissenchaft. Gala 1, N° 1, 1992, pp.5-15.

Logo Courrier [2k]
Accueil