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Samedi 24 Janvier 1998

LIBRE OPINION

L'initiative pour la protection génétique contre la loi du profit

Les industries pharmaceutiques se battent contre l'initiative "Pour la protection génétique" sans jamais aborder la question des finalités de la science.

Depuis plusieurs mois déjà, le débat concernant l'initiative dite "Pour la protection génétique" fait rage. Débutant à près d'une année de la votation, avec des moyens impressionnants, cette campagne reflète très justement les enjeux mis en balance. Les industries pharmaceutiques ont débloqué des sommes gigantesques pour lutter contre cette initiative et les initiants, de leur côté, sont plus actifs que jamais. Face au constat regrettable mais somme toute courant et prévisible de la disproportion des moyens des industries par rapport à ceux des initiants, un autre constat beaucoup plus grave s'impose. Nous assistons en effet à une monopolisation du débat, dirigée par les opposants, sur les thèmes les plus controversés mais non pas les plus importants de l'initiative: la recherche médicale et la production de médicaments.

Pourquoi, alors, cette focalisation du débat? La recherche médicale et la production de médicaments nécessitent certes un débat ample et complet, mais elles ne doivent pas pour autant occulter les autres questions soulevées par l'initiative, à savoir celle des plantes transgéniques en relation avec les politiques agricole et environnementale, celle de la brevetabilité du vivant, en balance entre les intérêts éthiques et économiques, et enfin celle plus fondamentale de la responsabilité de la recherche scientifique.

Centrer la campagne sur ce point, que l'initiative semble remettre en cause dans ses alinéas 2a et 4 (le point 2a interdit la production, l'acquisition et la remise d'animaux génétiquement modifiés et le point 4 exige que soit fournie la preuve de l'utilité, de la sécurité et de l'absence d'alternatives ainsi que de l'acceptabilité éthique de tout projet impliquant des organismes génétiquement modifiés) est une stratégie des firmes pharmaceutiques pour disperser le débat dans une controverse sans fin et déjà gagnée d'avance. La recherche médicale jouit en effet dans nos sociétés du privilège et du devoir incontesté de tout mettre en oeuvre pour soigner ses membres malades. De plus, il est peu probable que, au terme de ce débat, les données techniques qui auront été fournies au citoyen lui permettent de trancher et d'éventuellement remettre en question la légitimité d'une totale liberté de la recherche médicale dans le domaine du génie génétique. Il s'en suivra que, dans le flou, il se prononcera inévitablement "en faveur" de la recherche médicale et donc contre l'initiative "Pour la protection génétique". Ce faisant, il aura cependant été largement berné, car, comme mentionné précédemment, les enjeux centraux de cette initiative se trouvent ailleurs.

LA LOI DU PROFIT

Le domaine agricole et les nouvelles possibilités qu'il offre au travers du développement des plantes transgéniques est l'un de ces enjeux et, probablement, le plus gigantesque au niveau du profit économique qu'il représente. Depuis de nombreuses années déjà, il est devenu le domaine de prédilection des transnationales pharmaceutiques qui, rappelons-le, sont également celles qui ont la main mise sur le commerce des semences et des pesticides. Elles y ont investi des sommes faramineuses et détiennent actuellement la grande majorité des laboratoires de recherche et d'élaboration de plantes transgéniques.

Cette situation pose des problèmes graves et très préoccupants. La production de plantes transgéniques s'inscrit dans un cadre où seuls le profit et la conquête de nouveaux marchés font office de loi. La résolution des problèmes de la faim et de la pollution agricole sont avancés comme les arguments principaux en faveur des plantes transgéniques. Cependant, ces problématiques sont envisagées d'une façon purement technicienne et peu de cas est fait des besoins réels tant au niveau de la préservation de l'environnement qu'au niveau des populations du Nord et à plus forte raison du Sud. Les transnationales possèdent certes la capacité de produire des plantes transgéniques utiles et répondant à un besoin réel, mais elles ne le font que dans la mesure où ce besoin coïncide avec de juteux profits. Dans le cas contraire, lorsque le savoir local d'une population du Sud -l'utilisation de variétés de plantes indigènes par exemple- apparaissent comme des solutions plus adaptées, les transnationales continuent immanquablement d'imposer des produits inutiles et néfastes, avec leur lot de conséquences funestes. De plus, on oublie souvent trop rapidement les enseignements de l'histoire qui, avec notamment le triste exemple de la révolution verte, nous démontrent que le problème de la faim relève bien plus du politique et de l'économique que du technique.

A cela s'ajoute le fait que les oligopoles des transnationales, déjà en place dans les domaines de distribution de semences et de pesticides, ne font que s'accroître avec le développement des plantes transgéniques. La dépendance des pays du Sud face à ces industries s'en trouve ainsi aggravé et, ce faisant, remet en cause encore plus radicalement un principe d'autonomie alimentaire déjà largement bafoué. Or, pour les pays du Sud, le non respect de ce principe ne signifie rien de moins que l'anéantissement de toute possibilité de lutter efficacement contre le problème de la faim. Ainsi, l'argument principal des transnationales, qui semblait en partie justifier la prise de risque considérable -et souvent peu raisonnable dans l'état actuel de nos connaissances- lors de la dissémination de plantes génétiquement modifiées dans l'environnement, tombe en miettes.

SCIENCE OU COURSE AU BREVET?

Dans le domaine des brevets, ce sont encore une fois seulement les voix des grands groupes économiques qui se font entendre et la question semble un peu vite bouclée dès que l'on prononce la savante équation: investissement-recherche-brevet-profit et donc réinvestissement dans la recherche et dans l'économie, etc. Celui qui s'aventurerait à enlever un maillon de la chaîne -dans le cas qui nous intéresse, ce serait le maillon "brevet"- ferait inévitablement s'effondrer tout le système, ce qui serait inacceptable. Dans cette logique, le but de la recherche scientifique devient la "création" d'une invention brevetable avec laquelle on puisse faire des profits pour ensuite recommencer le processus en faisant des bénéfices encore plus grands. Le fait que l'"invention" soit un être vivant n'est nullement une donnée importante pour le fonctionnement de l'équation et elle n'est tout simplement pas pris en compte.

Aucune allusion n'est faite au sens et aux buts éminemment plus élevés qui devraient pourtant être ceux de la recherche scientifique, à savoir la recherche de solutions bénéfiques et morales pour l'ensemble de l'humanité. Ce fait n'est d'ailleurs pas surprenant dans la mesure où seule une recherche scientifique indépendante et gardant un lien constant avec l'ensemble des citoyens serait à même de remplir ces fonctions. Or, dans le contexte actuel, la recherche scientifique est non seulement de plus en plus accaparée par les milieux économiques -et donc de plus en plus dépendante et incapable de discernement-, mais elle est également presque totalement déconnectée des citoyens.

LA QUESTION DU SENS

L'initiative "Pour la protection génétique", en touchant à la fois à la question des brevets sur le vivant et à celle de la nécessité de prouver le bien fondé de tout projet relatif au génie génétique, remet directement en cause le fonctionnement de la recherche scientifique et de la moralité des produits de cette dernière dans ce domaine. Elle pose des questions fondamentales, des questions de sens; il s'agit de ne pas les laisser être évacuées du débat par ceux qu'elles dérangent. Encore une fois, cette initiative ne concerne pas que les domaines de la recherche médicale et de la production de médicaments; il faut donner à la question agricole, à la question des brevets et la question du sens de la recherche scientifique leur juste place afin qu'un débat puisse enfin avoir lieu sur la totalité des enjeux de cette initiative.

Barbara Bordogna

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