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Jeudi 29 Mai 1997

Des plantes transgéniques aux "vaches folles"...

La biotechnologie sème à tout vent

Désormais, l'être humain a le pouvoir de se modifier lui-même génétiquement. L'aventure scientifique s'accélère, sans que soient encore fixées, à l'échelle internationale ni même à l'échelon national, les limites à ne pas franchir. L'affaire Dolly, cette brebis clonée adulte, vient d'en donner la preuve à tous ceux qui en doutaient encore. D'autre part, l'arrivée sur le marché européen de produits comme le maïs ou le soja manipulés soulève de nombreuses questions à propos des risques encourus. Pour qui, et dans quel but, les organismes génétiquement modifiés (OGM) ont ils été mis au point? Etait-ce bien nécessaire? Etait-ce bien raisonnable?

La technologie génétique permet de transférer chez une plante ou un animal le gène responsable d'un caractère utile à l'homme. Ainsi des végétaux peuvent augmenter leur rendement, mieux résister à des parasites ou à des herbicides, s'enrichir en constituants nutritifs ou énergétiques ou même produire des substances pharmacologiques.

Pour justifier la dissémination de plantes transgéniques, on brandit le fait qu'en l'an 2100 il faudra nourrir 11 milliards de personnes(1); autrement dit, la population va croître davantage que la production agricole si celle-ci devait rester "traditionnelle". Reste que, même si plantes et animaux transgéniques permettaient de nourrir cette population, les autres besoins humains ne s'en trouveraient pas satisfaits. En l'absence d'une politique volontariste, la consommation d'énergie augmenterait en effet d'autant. Seule l'énergie nucléaire serait alors susceptible de répondre à la demande, à moins qu'on ait recours d'ici là aux énergies renouvelables(2). Si bien que le projet génétique en agriculture est complémentaire du projet atomique dans l'industrie...

Nous retrouverons souvent cette complicité entre le gène et l'atome, éléments basiques manipulables de la matière vivante et de la matière inerte. Accepter la dissémination des plantes transgéniques revient à accepter la multiplication des centrales nucléaires, et réciproquement, car l'un sans l'autre serait sans avenir. Et aussi parce que l'abandon de l'un signalerait la prise de conscience de la nécessité d'un développement durable et entraînerait l'abandon de l'autre. Pourtant, ceux qui nous imposent le progrès par le gène se croient indépendants de ceux qui nous imposent le progrès par l'atome. C'est que, même s'ils partagent la même idéologie, ils se nourrissent de technosciences non apparentées.

Chacun connaît les risques inhérents à la production d'énergie nucléaire. En ce qui concerne les plantes transgéniques, nul ne devrait souffrir d'avoir consommé une tomate à maturation retardée ou du maïs résistant à certains parasites, contrairement aux craintes du public, souvent anxieux face à tout défi porté à l'ordre naturel.

Le risque alimentaire n'est cependant pas négligeable, les organismes génétiquement modifiés (OGM) pouvant être à l'origine d'allergies. Plus grave, en revanche, est la question du devenir de gènes nouveaux lâchés dans la nature. Un avenir "imprévisible" selon les experts eux-mêmes, à la suite du flux de gènes vers d'autres végétaux ou la flore microbienne.

Ainsi des betteraves transgéniques, capables de résister aux herbicides, ont déjà pu passer leur gène de résistance à des mauvaises herbes environnantes; ainsi le colza transgénique résistant à l'herbicide Basta s'est montré capable de répandre son pollen jusqu'à plusieurs kilomètres -alors que les experts lui accordaient 500 mètres

- et de féconder des variétés sauvages en générant des hybrides fertiles -dont les experts affirmaient pourtant la stérilité... Autre risque: qu'on sélectionne des parasites résistants aux insecticides en utilisant des plantes transgéniques produisant des toxines de bactéries capables de tuer les insectes. Des planteurs en ont fait la douloureuse expérience en investissant dans un coton transgénique qui ne résista pas aux parasites aussi bien que promis, mais induisit une telle résistance chez les insectes qu'il devint nécessaire de distribuer des pesticides en abondance.

Les experts avouent que l'évaluation n'est possible que dans les conditions réelles et focalisent l'essentiel de leurs discours sur les procédures de "biovigilance", sans qu'il soit certain que ces procédures suffisent à contenir le risque encouru(3). La dissémination d'OGM rappelle l'introduction de plantes ou d'animaux dans des pays où ils étaient inexistants: la moitié des mammifères et oiseaux (19 espèces sur 40) ainsi volontairement introduits aux Etats-Unis se sont transformés en fléaux, et on connaît l'histoire des lapins proliférant jusqu'au désastre en Australie...

Par ailleurs, des plantes transgéniques sont disséminées selon des plans agroéconomiques établis pour des conditions données, mais qui sont susceptibles d'évoluer avec l'application même de ces plans, ou d'autres facteurs non contrôlés. La multiplicité des variétés naturelles, déjà menacée par l'agriculture traditionnelle, pourrait être rapidement affectée par des programmes géants d'agriculture transgénique, ruinant les réservoirs de ressources génétiques(4). La sélection traditionnelle des meilleures variétés n'a pas eu l'impact écologique qu'aurait la dissémination de variétés inventées. Dans le premier cas déjà éprouvé, la lente propagation de plantes

élues ménage relativement les variétés sauvages. En revanche, l'énorme investissement intellectuel et financier placé dans les plantes transgéniques laisse prévoir que des constructions vivantes inédites seront dispersées comme des produits industriels, selon des programmes universels qui ignoreront les frontières politiques, les niches écologiques et la conservation du patrimoine biologique.

Autre conséquence probable: l'aliénation des agriculteurs à des variétés nécessitant des soins spécifiques. Une certaine nature d'engrais, de pesticides et de modes de culture pourrait se révéler impérative pour chaque plante, au bénéfice d'industriels de l'agroalimentaire, associés à des industriels des biotechnologies, au sein de multinationales puissantes.

Ces risques, non exhaustifs, sont bien réels et ne seraient acceptables que s'il n'était pas d'autre moyen de survivre. "Hors les plantes transgéniques, point de salut alimentaire!", nous dit-on. A voir. Selon les démographes, la population humaine ne fera jamais que doubler. Certes, cinq milliards d'hommes en plus, c'est considérable, mais cette progression cessera dès la fin du XXIe siècle. Pourquoi ne pas tenter de réduire l'effectif des populations plutôt que de s'aligner sur une courbe démographique prétendument inéluctable et indéfinie? Des sommes considérables sont investies dans le génie biomoléculaire alors qu'on n'encourage pas la recherche de nouveaux procédés contraceptifs et que les projets de recherche médicale, échappant à la fascination génétique, reçoivent peu de crédits.

Allons au fond des choses: mieux que par l'innovation médicale, on pourrait endiguer l'accroissement de la population mondiale en scolarisant les enfants, et surtout les filles, jusqu'à l'adolescence... Les résultats sont prouvés: quand l'éducation des femmes s'affirme, le nombre des naissances baisse fortement. Mais quel lobby voudrait construire des écoles? Qui va financer un corps enseignant abondant? Puisque le monde dispose déjà des moyens nécessaires pour assurer l'alimentation, la santé, l'éducation de tous les humains actuellement vivants, pourquoi tenter de nous faire prendre les mirages de la technoscience pour des réponses adaptées?

 

Les solutions sont là, mais elles sont inutilisées par absence de volonté politique et, si cette volonté n'existe pas, toute nouvelle proposition de la technoscience ne présente aucun intérêt, sauf quand il s'agit d'ouvrir de nouveaux marchés. Face à de telles mystifications, il faut poser la question de la maîtrise de la technoscience(5).

Il est impudent de promettre des lendemains qui chantent la partition du progrès technologique quand des excédents sont détruits plutôt que redistribués, quand des terres fertiles sont stérilisées par la jachère, quand la lutte contre les maladies néglige les plus fréquentes d'entre elles et se consacre à parfaire la sécurité des "parvenus à la santé".

Parmi les sept espèces transgéniques commercialisables en 1995(6), on compte le coton, dont l'intérêt est incontestable, mais non alimentaire, et le tabac, dont on avait sous-estimé le pouvoir nutritif. L'alibi humanitaire qui soutient les programmes de transgénèse cache d'autres intérêts où l'économie de marché est prépondérante. Des inondations ravagent telle région tandis que la sécheresse sévit dans telle autre; pourquoi manque-t-on de tuyaux identiques à ceux qui nous alimentent en pétrole mais qu'on ferait courir du plus humide vers le plus sec? Le génie civil est bien vite détrôné par les mirages du génie biomoléculaire!

Si la dissémination d'OGM risque d'affecter nos relations avec l'environnement naturel, elle pourrait aussi altérer notre environnement artificiel, comme ces perturbations climatiques qui bouleversent notre univers technique de plus en plus sophistiqué, et donc fragile. Ainsi, un froid hivernal à peine supérieur à la moyenne est vécu dramatiquement par les citoyens modernes: tunnels, routes et trains se retrouvent brusquement paralysés, la production ralentie, des stocks alimentaires perdus, et les plus démunis meurent transis dans les rues. Catastrophe aussi s'il fait un peu trop chaud, ou s'il pleut un peu plus ou un peu moins que prévu, selon les moyennes de référence des experts. Or les animaux ou plantes sélectionnés pour servir l'homme se révèlent presque toujours avoir des exigences supérieures aux variétés sauvages et une robustesse moindre. Ainsi ces vaches à haute production laitière qui nécessitent stabulation en conditions contrôlées, assistance vétérinaire fréquente et alimentation enrichie, et dont on améliore encore le rendement par un régime carnivore au point de les rendre "folles". La déstabilisation progressive des rapports de l'homme avec son univers immédiat nous oblige à confronter les promesses technologiques à une question simple: "Est-ce bien nécessaire? Est-ce bien raisonnable?(7)"

L'OCDE est intervenue en 1986 pour recommander qu'on évalue le risque potentiel présenté par chaque OGM. De son côté, la Commission européenne a mis au point, en 1990, une directive selon laquelle tout projet de dissémination doit être soumis à l'aval d'une autorité compétente et à l'avis des autres Etats européens. Ainsi se sont amoindries les fortes divergences entre les pays les plus permissifs -l'Espagne, par exemple- et les plus circonspects, comme l'Allemagne(8). Dans le même temps, la sévérité de plusieurs pays a incité certains industriels à se soumettre volontairement à ces réglementations afin de bénéficier d'un label indiscutable.

Pourtant, la prudence qui s'impose dans ce domaine est bien différente de celle qui prévaut ailleurs, pour les technologies médicales, par exemple. A l'inverse des innovations médicales, sollicitées par les patients eux-mêmes et dont les modalités sont soumises à leur consentement, la dissémination de plantes transgéniques s'impose hors demande sociale et sans "consentement libre et éclairé" des populations. Où l'on retrouve le pouvoir absolu des certitudes arrogantes des experts, comme c'était déjà le cas pour le nucléaire... Décidément, le gène et l'atome inspirent des politiques non seulement convergentes, mais comparables. Celles-ci conduisent à des actions massives et irréversibles, qui ne menacent pas seulement la santé et la qualité de vie, mais aussi la démocratie.

Les programmes géants en biotechnologie peuvent modifier les rapports de production et induire des changements sociaux dont nulle commission ne paraît se soucier, les industriels s'alliant aux spécialistes pour imposer de nouveaux modes de vie, sans bénéfice certain pour la majorité de l'humanité. La nature éthique et politique des enjeux

est masquée par des débats d'experts. Ces derniers tentent de faire accroire que des précautions sécuritaires indéniables suffiraient à justifier telle ou telle pratique, comme on l'a vu dans la récente polémique autour de l'injection du spermatozoïde dans l'ovocyte (ICSI), qui permet à des hommes stériles de procréer: le souci de sécurité génétique a amené certains à lui préférer le don de sperme par un tiers, en faisant fi des problèmes humains(9). Certains des enfants de l'ICSI seront stériles comme leur papa, mais la quête du produit "zéro défaut" pourrait interdire toute assistance médicale à des individus stériles s'ils sont aussi myopes ou asthmatiques, donc susceptibles de procréer des bébés atteints du handicap parental. Orthogénie ou eugénisme?

La référence incessante à la conférence d'Asilomar dans les récits de l'épopée génétique moderne confirme la dénaturation de la question éthique au profit de l'évaluation technique. Réunis en 1975 en Californie, 140 biologistes moléculaires, inquiets de la dissémination accidentelle d'organismes à ADN modifié, ont lancé un morato

ire pour élaborer des normes de sécurité et un comité de surveillance. La question des implications de la génétique moléculaire était étrangère à cette démarche, qui visait à réduire les risques directs d'une technologie supposée indiscutable. Que l'histoire retienne cette légitime prudence comme le moment fondateur de l'éthique généticienne en dit long sur la confusion entre le sens et la maîtrise. Les interrogations que soulèvent les nouvelles technologies sont ainsi annulées quand le débat technique est orienté vers la technique elle-même.

Les représentants des citoyens peuvent eux aussi en venir à adopter ce mode de pensée: entraînés par le tour technique que les experts donnent au débat sur les OGM, ils polarisent l'inquiétude publique sur la dangerosité éventuelle des aliments transgéniques et exigent que le consommateur soit informé par le biais d'un affichage explicite. Si cet étiquetage présente un intérêt, il se pourrait que ce soit seulement pour permettre le boycottage des OGM quand leurs effets écologiques et politiques apparaîtront...

Ainsi les consommateurs se laissent-ils piéger par le contenu de l'assiette en négligeant la qualité de vie et, pour être compétents dans ce débat mineur, ils sécrètent des experts en diététique moléculaire qui ne peuvent que recommander davantage de technicité afin de contrôler la technologie. Une telle réduction du politique au technique est redoutable: en déviant la réflexion de son objet éthique, elle stérilise le pouvoir des hommes de choisir leur avenir. Et limite leur liberté d'action à la gestion d'un destin technologique.

JACQUES TESTARD

Directeur de recherches à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), Paris; auteur de La procréation médicalisée et du Désir de gène, Flammarion, Paris, respectivement 1993 et 1994.

Paru dans Le Monde diplomatique du mois de mai 1997.

 

1 Albert Jacquard, L'Explosion démographique, Flammarion. coll. "Dominos", Paris 1993.

2 Benjamin Dessus, Atlas des énergies pour un monde vivable, Syros, Paris, 1994.

3 Véronique Le Roy, "La dissémination d'OGM. La prudence est elle possible?". Dossiers de l'environnement, n° 12, INRA, 1996.

4 Des conséquences analogues sont à redouter en ce qui concerne le clonage chez les mammifères domestiques (Nature, 27 février 1997), d'autant que cette technique devrait s'appliquer à des animaux transgéniques. En revanche, le clonage de mammifères serait sans conséquence sur la santé humaine ou sur la dissémination sauvage des gènes,

ce dernier phénomène étant impossible avec la fécondation interne.

5 Lire "Maîtriser la science" (manifeste collectif, Le Monde, 19 mars 1988.

6 Axel Kahn (sous la direction de), Les Plantes transgéniques en agriculture, John Libbey Eurotext, Montrouge, 1996.

7 A propos de la "vache folle", lire le dossier "Folie des vaches ou folie des hommes?", Le Monde diplomatique, mai 1996 ainsi que Transversales Science Culture, n° 40, juillet août 1996.

8 On observe des clivages analogues entre pays européens, dans un domaine pourtant très différent celui de la procréation médicalement assistée.

9 Jacques Testart, "Ethique n'est pas technique", Le Monde diplomatique, novembre 1995.

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