GÉNIE GÉNÉTIQUE (III)
"La technologie génétique instaure un régime d'irresponsabilité généralisé"
Dans cette libre opinion, Iürg Brablan vilipende les "apôtres de la technologie génétique" qui selon lui, font courir des risques absolument non-maîtrisés sur notre environnement.
Au cours du Forum de la Radio suisse romande du 3 février dernier consacré au génie génétique, le représentant de Ciba-Novartis a beaucoup insisté sur l'absolue sécurité des aliments transgéniques. Il a rappelé le soin avec lequel le producteur contrôle la plante qu'il a créée, la soumet à de multiples tests en laboratoire puis en culture confinée afin d'être sûr qu'elle répond au but recherché et ne présente aucun risque pour l'homme ni pour l'environnement.
Les experts officiels reprennent tout le dossier avant d'autoriser la culture en terre libre. Et ensuite, pour l'octroi de l'autorisation de commercialisation, les services de contrôle repassent à nouveau toutes les données au peigne fin. Dans un maillage aussi serré, il semble impossible qu'un risque échappe aux experts.
Il semble... Mais le résultat de ces examens serait aussi valable si, au lieu de le confier aux experts, on le confiait à une voyante extra-lucide ou à un petit enfant. Car ni l'expert, ni la voyante, ni l'enfant ne connaissent l'avenir.
RISQUES INCONNUS
Si ma voiture a des problèmes, si mon corps a des ratés, je peux consulter l'expert, le spécialiste garagiste ou médecin. Avec quelques chances de réussite, car l'un et l'autre ont amassé, en analysant les pannes d'auto et celles de la santé, une masse de connaissances sur les risques liés à l'auto et au corps. Ces risques sont connus et catalogués. Rien de tel en génie génétique, science toute neuve. Ses pratiques comportent forcément des risques, mais ils sont encore inconnus. En demandant aux experts de trancher, on les fait juges de ce qu'ils ignorent.
Les experts ne sont pas fous. Avant de conclure, ils rappellent que le risque zéro n'existe pas. Puis ajoutent que, dans le cas particulier, ils n'en décèlent aucun. Ce qui signifie en langage clair: "Le risque existe, mais je ne le connais pas". Ainsi l'expert dégage sa responsabilité.
Les responsables des décisions, commissions conseils ou ministres n'en demandent pas davantage. Puisque l'expert qui sait tout ne voit pas de danger, il n'y en a pas. Ils peuvent foncer. Leur responsabilité est dégagée. On installe ainsi un régime d'irresponsabilité générale. Si l'affaire tourne mal, on assiste à une partie de ping-pong entre les responsables aux divers niveaux qui se renvoient la balle. Responsables à la rigueur, coupables jamais. Et, finalement, pour apaiser l'opinion qui s'inquiète, on désigne un bouc émissaire qui paiera pour tous. On retrouve sans cesse ce scénario, de Seveso à Bhopal, de l'épidémie de SMON au Japon (causée par une entéro-vioforme "inoffensive" qui fit des centaines de morts) au scandale de la Thalidomide, et de celui du sang à celui de la vache folle. La fonction de l'expert est donc claire: dissoudre la responsabilité de tout le monde.
Que les experts ne tiennent pas compte des risques qu'ils ignorent, c'est normal. Mais qu'ils négligent des risques qu'ils connaissent, c'est inquiétant. Ils ont déjà constaté la migration de gènes de la plante transgénique à la flore voisine, par pollinisation, disséminant une résistance qui devait rester unique et créant ainsi des espèces résistantes aux pesticides -en bref des super-mauvaises herbes. Les experts le reconnaissent, mais l'oublient au moment de présenter leurs oracles.
En outre, depuis le ratage du coton de Monsanto protégé génétiquement contre le ver du coton, et ravagé dès la première année de culture ouverte par ce ver justement, les experts connaissent aussi la fragilité de leurs tests. Ils ont planché sur l'affaire et découvert que la cause de l'échec avait été peut-être l'été trop chaud, peut-être le semis trop dense. Climat et mode de semis n'avaient pas été pris en compte dans les essais. Par force majeure: si l'on voulait prendre en compte tous les paramètres susceptibles de créer des risques -et ils sont innombrables-, il faudrait un siècle pour mettre au point un produit transgénique. On se contente donc des tests "obligatoires" en attendant que les incidents, accidents et catastrophes nous révèlent les risques réels. Les experts ne peuvent pas faire plus. Mais on leur serait reconnaissant de dire... qu'ils ne savent pas grand'chose.
CONSOMMATEUR OTAGE
La responsabilité du génie génétique dépasse le produit lui-même. Quand on a lâché dans la nature une plante (ou un animal) transgénique, on n'a quasiment aucune possibilité de l'en retirer, aucune possibilité de rétablir l'équilibre écologique ancien. Les effets en chaîne se poursuivent à l'infini. La dénaturation de la vie continue sans freinage possible.
Le problème de la responsabilité du producteur et du diffuseur est donc aigu. Il devait être réglé avant toute autorisation. Il ne l'est toujours pas. Quelle couverture d'assurance en responsabilité civile doit être imposée? Qu'exiger du producteur pour compenser son incapacité à rétablir l'état écologique ancien après une catastrophe due à l'un de ses produits?
Un exemple: si le saumon géant dont on a commencé l'élevage dans un parc marin en Alaska se révèle viable, il s'évadera inévitablement un jour ou l'autre et passera en mer libre, où il pourrait être un redoutable ravageur. En autorisant cet élevage, on a pris un risque énorme -ou négligeable, l'avenir le dira- pour un rendement nul, sans apporter le moindre espoir aux affamés qui n'auront jamais le moyen d'acheter ce saumon. On ne fait que creuser le fossé entre les riches et les pauvres.
La responsabilité du producteur impose aussi l'exigence de l'étiquetage strict de tous les articles contenant ne fut-ce qu'une trace de produit transgénique. Faute de quoi le consommateur est l'otage du producteur, un "cochon de payant" dépourvu de toute possibilité de choix responsable. Or l'UE a décidé, pour le soja et le maïs transgénique, d'étiqueter OGM (organisme génétiquement modifié) uniquement le grain brut, et non les produits fabriqués avec lui. Et la commission suisse a adopté cette règle, pour le soja, bien qu'elle soit contraire à l'ordonnance fédérale sur les denrées alimentaires qui prévoit l'étiquetage généralisé.
Un recours des associations de consommateurs suspend provisoirement cette "déréglementation", mais il faudra se battre pour que ce droit élémentaire et acquis soit strictement appliqué. Helmuth Maucher, le grand patron de Nestlé, affirme que l'exigence d'étiquetage signifierait la mort de la technologie génétique. Alors il faut la laisser mourir. Car il n'est pas possible d'accepter une technologie qui ne peut survivre qu'en trompant ses clients.
Lors du Forum de la Radio suisse romande, le délégué de Novartis a lancé un appel aux coeurs sensibles: tout faire pour nourrir les affamés... grâce aux biotechnologies. Mais qui sont les affamés? Les actionnaires de Novartis ou les pauvres du monde entier? Si ce sont les actionnaires, alors bien sûr que le développement des biotechnologies leur permettra d'améliorer leur ordinaire. Mais pour les pauvres du tiers monde, ce développement les rendra encore plus pauvres et plus affamés.
Le gadget du saumon géant n'est qu'une mauvaise plaisanterie. Dix fois plus gros, le saumon géant mangera dix fois plus. Il aura vite épuisé les aliments vivants que lui apporte la mer. Il faudra donc fabriquer exprès pour lui d'énormes quantités d'aliments, et y ajouter massivement des antibiotiques car l'alimentation artificielle ne protège ni des maladies ni des parasitoses. Au terme de la chaîne, le bilan alimentaire sera nul, le bilan écologique négatif. Et les antibiotiques, en sélectionnant les souches bactériennes résistantes, apporteront de nouvelles maladies.
Le projet pharaonique d'Enzo Russo de nourrir l'Afrique en créant un blé transgénique résistant à la salinisation, semé au Sahara et arrosé d'eau de mer est ridicule. Même s'il s'avérait techniquement possible, (ce qui semble exclu puisqu'il transformerait le Sahara en marais salant), il serait si coûteux que jamais les Africains ne pourront s'offrir ce blé-là.
Alors, relancer la "révolution verte" avec des plantes à grand rendement génétiquement protégées contre tous les prédateurs? Encore un rêve d'apprenti-sorcier. Comme le saumon géant, les plantes à grand rendement ont besoin d'une nourriture abondante, donc énormément d'engrais chimiques. Les sols en sont déséquilibrés. Les plantes maladives exigent en emploi massif de pesticides.
La biogénétique n'y changera rien. Comme l'agriculture chimique qui, en écartant ou en éliminant certains prédateurs, champignons, bactéries, a offert la place à d'autres qui attendaient leur tour et à de nouveaux ennemis, (les anciens devenus résistants), la biotechnologie est incapable de protéger durablement les plantes contre tous leurs prédateurs présents et futurs. Il faudra de nouveau recourir massivement aux pesticides. Le cercle vicieux de l'agriculture transgénique succédera au cercle vicieux de l'agriculture chimique.
CATASTROPHE ÉCOLOGIQUE
Les apôtres de la biogénétique soulignent, pour apaiser les craintes du public, qu'elle n'est que la continuation de la biogénétique de nos ancêtres du Paléolitique, leur traditionnelle sélection des plantes et des animaux. Ils ont raison. Mais ils devraient aussi souligner qu'elle conduit exactement au même résultat: la catastrophe écologique.
Les plantes, l'air, l'eau, le sol sont pollués. L'érosion ronge les sols déstructurés. La désertification progresse plus vite que la production, et le coût de cette production écrase les paysans devenus esclaves de leurs fournisseurs. En faisant abandonner les anciennes semences adaptées à chaque terre, la révolution verte a déjà fait disparaître à jamais des milliers de variétés qui seraient aujourd'hui nécessaires pour régénérer les espèces encore présentes.
L'avenir radieux semble bouché. Pourtant, des miracles sont peut-être possibles, même en écologie "génétique". Mais attendons de voir pour croire. Car il serait stupéfiant qu'on puisse sauver la nature en la dénaturant. Toute cette recherche alimentaire est d'ailleurs inutile, puisqu'il existe déjà une solution naturelle au problème de la faim. On sait qu'un terrain consacré à la culture plutôt qu'à l'élevage permet de nourrir 10 fois plus de personnes. L'élevage de bétail est un formidable gaspillage (sauf sur les terres qui ne peuvent être exploitées autrement).
La solution consiste donc à réduire progressivement l'élevage pour mettre en culture les terres, à passer progressivement d'une alimentation largement carnée à une alimentation largement végétarienne, de favoriser la santé des humains, des animaux, des plantes, de l'air, de l'eau et des sols par l'extension de l'agriculture biologique, seule agriculture écologiquement supportable (avec la permaculture). Enfin l'orientation vers les aliments vivants, donc crus, permettra de renoncer à raser les forêts pour cuisiner. On posséderait enfin des clés pour un développement durable. Programme de longue haleine, aussi ardu que le programme des biotechnologies, mais progressif, et efficace dès ses premiers pas. Ne rêvons pas trop. Les résistances seront formidables. Raison de plus pour se mettre au travail!
IÜRG BRABLAN,
membre du GRAIN (Groupement romand pour l'alimentation instinctive)