MANIPULATIONS GÉNÉTIQUES
Améliorer le vivant en modifiant les gènes? Attention aux imposteurs!
Le physicien Pierre Lehmann apporte sa contribution au débat sur le génie génétique en vue de la votation populaire de l'initiative "Pour la protection génétique".
Personne ne sait ce qu'est la vie et, a fortiori, ne la comprend. On ne peut que l'observer et essayer de modifier ou de détruire certaines de ses manifestations. La vie se présente à nous sous formes d'entités composant un tout: un animal, une plante, un écosystème. Ces entités ne sont pas constituées de parties. Nous ne sommes pas la somme de nos organes ou de nos cellules, pas plus qu'une forêt est celle de ses arbres et des animaux qui l'habitent.
Un être vivant ne peut pas être assemblé. Il naît, vit et meurt, et participe donc à un cycle. Et la nature fonctionne en cycles fermés. Dans un tel système, la question de savoir si c'est la poule qui précède l'oeuf ou l'inverse n'a pas de sens. L'un et l'autre se précèdent et se suivent en même temps, ce qui implique que le cycle doit s'être mis en place comme un tout et ne peut pas non plus être décomposé en parties. La non séparabilité d'un tout en éléments constitutifs se manifeste même dans l'énergie/matière (physique quantique).
Les entités vivantes dépendent les unes des autres et sont en interactions réciproques permanentes avec des ensembles plus grands: écosystèmes, Terre et Cosmos. L'observation de ce qui nous entoure ne peut jamais être complète, car on est obligé de se concentrer sur des processus particuliers qu'on isole d'au moins une partie de leur contexte. Elle implique une coupure dans la réalité: d'un côté, l'observateur et ses instruments, de l'autre, ce qui est observé. On n'observe donc pas le tout, bien que ce soit lui qui détermine ce qui se passe des deux côtés de la coupure.
La compréhension du tout est définitivement hors de notre portée et la prétention de vouloir néanmoins le saisir complètement par les méthodes rationnelles et causales de la science est naïve. De plus, elle est dangereuse.
CONSÉQUENCES IMPRÉVISIBLES
Les biologistes qui veulent améliorer le vivant en modifiant des gènes sont des charlatans (d'après le Larousse: le charlatan est un imposteur qui exploite la crédulité publique). Ces derniers ne peuvent saisir qu'une très faible partie des conséquences de ce qu'ils font, à savoir celles qui sont immédiatement discernables sur telle forme de vie ou telle autre. Par exemple, une souris qui attrape plus facilement le cancer, une plante qui secrète un produit repoussant certains insectes, du soja résistant à un herbicide qu'on aimerait vendre, une vache produisant d'énormes quantités de lait, etc. Ces modifications sont décrétées bonnes par ceux qui les provoquent et par ceux qui espèrent en tirer profit. Indépendamment du fait que de tels projets ne devraient pas être qualifiés de bons ou mauvais sans prendre en compte les modifications qui accompagnent inévitablement celles que l'on a voulues (par exemple, les changements dans la qualité du lait que l'on va forcer la vache à produire en quantités toujours plus grandes), il devient impossible de porter un jugement sensé sur eux dès qu'on passe à l'échelon de généralité -et donc de complexité- supérieur.
Est-il souhaitable d'éliminer certaines plantes? N'ont-elles pas un rôle à jouer dans l'écosystème concerné? Est-ce que la monoculture de soja est compatible avec la santé du sol? Quelle sera l'évolution à plus long terme des animaux génétiquement modifiés? Et quelles seront les conséquences de tout ceci sur la biosphère dans son ensemble?
Certains "résultats" de modifications génétiques frappent par leur futilité comme, par exemple, la tomate qui pourrit moins vite. Cette modification permet peut-être d'allonger la distance entre producteur et consommateur. Mais il faut vraiment beaucoup rapprocher ses oeillères pour trouver là un avantage déterminant. Et, comme pour d'autres propositions de la même veine, personne ne sait apprécier les risques "long-terme" de cette manipulation. Si la matière organique ne pourrissait pas, la vie serait impossible. Et, plus généralement, la mort des êtres vivants -y compris celle des êtres humains- est une nécessité absolue. Malgré cela, "la recherche médicale alimente le mythe de notre immortalité possible"(1).
DANGERS MAL CONJURÉS
Dans les discussions sur les dangers liés aux utilisations douteuses des manipulations de gènes et d'embryons, les promoteurs se réfugient derrière des lois, des réglementations, des comités d'éthique. Jamais on ne clonera des êtres humains, affirme-t-on de manière péremptoire. On oublie un peu vite que tous ces garde-fous ne résistent pas aux dictateurs et aux révolutions. Hitler a bel et bien mis en place un programme d'extermination du peuple juif et a utilisé la science à cette fin. Ni les lois, ni les conventions éthiques ne l'en ont empêché. Si quelqu'un avait osé affirmer, avant la montée du nazisme, qu'un dictateur proposerait un jour l'élimination systématique de tout un peuple et trouverait des scientifiques pour l'y aider, on se serait moqué de lui. Et si le débat avait été ouvert sur la possibilité d'une telle horreur, on aurait argumenté lois, règlements, éthique, pour affirmer qu'elle était impensable.
Harry Truman a ordonné le largage de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki et a ainsi provoqué la mort quasi instantanée de dizaines de milliers de Japonais et des souffrances hallucinantes pour des dizaines de milliers d'autres. On ne lui en a même pas tenu rigueur, la raison d'Etat justifiant apparemment sa démarche. Les remords ne sont venus que bien plus tard.
Plus récemment, Saddam Hussein a utilisé des gaz de combat contre des populations civiles. La purification ethnique se poursuit dans divers pays, et l'on continue à perfectionner les armes à grand renfort de science soi-disant objective et neutre. Devant ces montagnes d'inhumanité, peut-on encore croire à l'efficacité absolue des lois et des règles d'éthique, lorsque le pouvoir et/ou le profit sont en jeu?
SANTÉ ET MALADIE
Ceux qui veulent développer les manipulations génétiques le font pour le profit, pas pour des raisons philanthropiques. Un marché de milliards de francs est dans leur collimateur et leur sert également de justification. Aujourd'hui déjà, ils envahissent les journaux suisses avec une propagande destinée à contrer l'initiative populaire sur le génie génétique, alors que la date de la votation n'est même pas fixée.
Leur argumentation est fondée entièrement sur la lutte contre les symptômes, lutte qu'ils affirment être la seule possible pour assurer la santé des gens. La maladie ne se guérit que par des médicaments et en manipulant des gènes. Ceci posé, et en affirmant de plus la primauté de l'homme sur toute autre forme de vie, on s'arroge le droit de modifier les êtres vivants "inférieurs", de les soumettre aux souffrances de la vivisection, de leur inoculer le cancer et d'autres maladies. Cette attitude est typique d'une vision fragmentée du monde, d'un refus de voir une unité derrière les diverses manifestations du vivant. "Ce que nous faisons à la trame de la vie, nous le faisons à nous-mêmes", a dit le chef indien Seattle.
Essayons une analogie: comme le tourbillon dans la rivière, nous pouvons avoir une existence individuelle temporaire, mais nous n'existons qu'en vertu d'un mouvement d'ensemble. Comme le tourbillon n'existe qu'en vertu du mouvement d'ensemble de l'eau et de ses propriétés. La rivière n'existe que parce que l'eau de la mer gagne en permanence les hauteurs grâce à la chaleur du soleil. On peut éventuellement maintenir un tourbillon en vie un peu plus longtemps en agissant sur lui mécaniquement, mais si les propriétés de l'eau venaient à changer, les tourbillons seraient modifiés et peut-être même disparaîtraient. Et si le climat change, s'il pleut plus ou moins, la rivière se modifiera et peut-être disparaîtra, et les tourbillons avec elle.
Cette analogie, qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre, illustre assez bien la notion des Indiens d'Amérique, selon laquelle "toutes choses se tiennent".
APPROCHE SIMPLISTE
Devant l'infiniment complexe du vivant qui échappe à sa compréhension -mais dont il dépend de manière absolue-, l'homme devrait rester modeste. La manipulation génétique traduit un manque de respect et une insondable prétention. La santé ne peut pas être qu'une propriété de l'individu. Elle a aussi une dimension biosphérique et sociale. Mais la manipulation génétique ne voit même plus l'individu comme un tout. Elle ne le considère plus que comme une somme de gènes. Cette approche est simpliste. Mais le reconnaître implique de remettre en question notre vision du monde et de la vie, et notre manière de pratiquer la connaissance. Vu les intérêts en jeu, ce sera sûrement très difficile.
La science médicale aide certainement des individus malades ou accidentés. Mais elle n'a pas amélioré la santé des populations, puisqu'il y a toujours plus de médecins, de médicaments, de lits d'hôpitaux et d'établissements medico-sociaux. Le système de la santé est en fait un système de la maladie qui ne survivrait pas à une amélioration généralisée de la santé de la population parce que, comme pour toute entreprise aujourd'hui, sa santé à lui se définit uniquement en termes économiques.
Moins de clients signifie perte de revenu, chômage, faillite. Vu l'importance qu'a prise le système, il semble presque impossible d'accepter une telle éventualité. Alors il faut bien s'arranger pour maintenir la demande: assurance obligatoire avec primes en augmentation permanente, discours déresponsabilisant identifiant la santé à la fourniture de soins de plus en plus sophistiqués et coûteux. Et, chemin faisant, création de maladies iatrogènes maintenant le client dans un état de dépendance.
La santé c'est aussi -peut-être même d'abord- notre affaire. Elle dépend non seulement de notre comportement vis-à-vis de notre propre corps, mais aussi de nos relations avec les autres, avec l'inconscient, avec la biosphère. Les manipulations génétiques ne contribuent en rien à cette harmonie nécessaire. Pis, elles risquent de déstabiliser les structures qui la rendent possible.
PIERRE LEHMANN
Physicien
1 Citation tirée d'un texte du Dr François Choffat.