Le courrier a déménagé.
Nouvelle adresse: http://www.lecourrier.ch

Mardi 15 Avril 1997

GÉNIE GÉNÉTIQUE (III)

Les consommateurs n'ont pas encore avalé le principe des nouvelles graines

Si l'arrivée des aliments modifiés génétiquement ne provoque qu'une crainte diffuse en Europe, la politique de l'industrie agro-alimentaire déclenche déjà une colère ouverte dans le tiers monde.

Les consommateurs n'en veulent pas, ils arrivent quand même: maïs et soja modifiés génétiquement ont fait, l'hiver dernier, une entrée fracassante en Europe et en Suisse. Face à la logique commerciale des industriels et des administrations publiques concernées, les réticences des citoyens qui, sondages à l'appui, se disaient pourtant dans une grande majorité opposés à ce type d'aliments ont été en grande partie ignorées. Dans le contexte des rapports Nord-Sud, la biotechnologie appliquée au domaine alimentaire révèle le même déficit démocratique: pays riches contre pays pauvres, conglomérats contre individus, la biotechnologie ne laisse guère d'espace au citoyen-consommateur.

En Suisse, et même si l'initiative fédérale "pour la protection de la vie contre le génie génétique" ne règle pas explicitement la question de la commercialisation des aliments modifiés génétiquement, l'électeur aura tout de même l'occasion de s'exprimer sur ce qui constitue une des révolutions majeures de cette fin de millénaire: l'irruption du génie génétique dans sa vie quotidienne. Un phénomène qui dépasse, et de loin, les bords de notre assiette et la seule question de l'éventuelle nocivité des alimentés modifiés génétiquement.

INQUIÉTUDE POPULAIRE

Les assauts lancés par les commando de Greenpeace contre les premiers chargements du soja génétiquement modifié de Monsanto en provenance des Etats-Unis pouvaient pourtant bien apparaître comme le symptôme d'un malaise nécessitant, au-delà des seules considérations sanitaires, un vrai débat de principes. Rien n'y a fait. L'industrie agro-alimentaire a ses raisons que l'individu ignore, qu'il s'agit semble-t-il simplement de convaincre, pour l'heure davantage à force de répétitions -"c'est sans danger"- qu'à l'aide de démonstrations.

L'autorisation de mise sur le marché de l'Union européenne du maïs transgénique de Ciba délivrée par Bruxelles le 18 décembre dernier laisse par exemple planer de sérieux doutes sur les véritables préoccupations des commissaires européens. Comme si la question des rapports commerciaux entre les Etats-Unis et l'Union européenne avait occulté tant l'importance des garanties de sécurité que l'avis des consommateurs européens dont des récents sondages indiquaient, pourtant, qu'à 85%, ils "éviteraient les aliments transgéniques s'ils le pouvaient" (1).

ÉPICERIE INTERNATIONALE

Des extraits des délibérations de la commission européenne, publiés en janvier dernier par la presse belge, montraient ainsi un Sir Leon Britain (le représentant britannique) soutenant l'autorisation de commercialisation au motif principal "qu'elle facilitera les relations avec les Etats-Unis" (2).

Alors que l'importance de la visibilité des produits génétiquement modifiés est souvent exprimée par le public, afin de ne pas trop froisser les Américains, le même Sir Britain, "recommande par ailleurs une certaine prudence pour ce qui concerne l'étiquetage [allusion aux risques de conflits commerciaux qu'un tel étiquetage pourrait entraîner, ndlr]". Des préoccupations que ne partageait en revanche pas Emma Bonino, la représentante italienne qui, en fin de séance, tenait à faire inscrire une ultime déclaration au procès-verbal, dans laquelle elle exprimait son regret que "le Collège a été amené à prendre une décision si sensible pour l'opinion publique sous la pression et l'urgence liées au problème d'importation d'importants stocks de maïs des Etats-Unis. J'estime qu'une réflexion plus approfondie aurait pu être faite pour assurer une pleine prise en compte des consommateurs et de leur souhait de transparence".

PAS D'INTERDICTION FORMELLE

En Suisse, le souci de ne pas voir la logique commerciale prendre le pas sur toute autre considération n'est pas non plus étranger aux recours déposés en janvier dernier contre l'autorisation de commercialisation du soja transgénique de la firme américaine Monsanto délivrée en décembre dernier par l'administration fédérale. Outre l'absence de garanties scientifiques en matière de santé, souligne l'un des avocats des recourants, "la stratégie commerciale de Monsanto pose également un problème. En introduisant des mélanges de soja naturel et de soja modifié, et en rendant par-là même le problème d'étiquetage plus complexe, on tente d'habituer peu à peu la population au

soja transgénique pour, au bout du compte, supprimer la liberté de choix du consommateur".

Sur un plan légal, la commercialisation des aliments transgéniques pourrait ne pas être entravée par une éventuelle acceptation populaire de l'initiative "pour la protection de la vie contre le génie génétique". Car si le texte de l'initiative interdit formellement "la production, l'acquisition, et la remise d'animaux génétiquement modifiés", il se contente en revanche de demander des "dispositions" concernant "la production, l'acquisition et la remise de plantes génétiquement modifiées". Même en cas d'acceptation de l'initiative, la vente en Suisse d'aliments génétiquement modifiés resterait donc théoriquement possible, tout dépendant des "dispositions" adoptées...

"BIO-IMPÉRIALISME"

Mais si les craintes qu'inspirent en Europe les graines modifiées génétiquement restent pour l'heure relativement contenues, leur logique de production a déjà déclenché dans certains pays du Sud une colère ouverte contre la politique des grandes sociétés agro-alimentaires. De nombreuses voix s'élèvent aujourd'hui pour dénoncer le "bio-impérialisme" dont elles feraient preuve: un nouveau type de colonialisme se nourrissant d'un véritable "pillage génétique" du tiers monde, berceau de la plus grande part de la biodiversité de la planète.

En Inde, où la résistance à ce phénomène apparaît pour l'instant la plus organisée, la revendication des paysans du droit sur leurs ressources génétiques a déjà pris des formes violentes. En 1992, le Karnataka Rajya Raitha Sangha (KRRS) -une association regroupant plusieurs milliers de cultivateurs et d'éleveurs de l'Etat du Karnataka- organisait notamment une action contre le siège de la société américaine Cargill Seeds dans la ville de Bangalore; une année plus tard, il s'en prenait à une unité de production de la même entreprise.

DÉPENDANCE GÉNÉTIQUE

Ce colonialisme fin de siècle reposerait sur deux axes principaux: la supériorité technologique des pays du Nord et le régime international de propriété intellectuelle sur les organismes vivants contenus dans les accords du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) conclus en 1993 sous la férule américaine. "L'accord du GATT sur les droits de propriété intellectuelle (ou DIP) n'a pas fait l'objet de négociations. Les multinationales l'ont imposé aux habitants du monde par la manipulation des gouvernements des pays industriels", dénonce sans ambages la physicienne indienne Vandana Shiva (3).

"La science et la technologie apparaissent aujourd'hui comme les traits saillants qui permettent de démarquer le Nord du Sud" (4), observe pour sa part Mohamed Larbi Bouguerra, professeur à la faculté des sciences de Tunis. Par un renversement de perspective vertigineux, les pays du Sud pourraient bien, un jour, malgré leur richesse naturelle et à cause de leur déficit technologique, se retrouver en complète dépendance vis-à-vis du Nord dans le domaine des gènes végétaux. Car le but de Shell, Ciba-Geigy, Monsanto, Dekalb ou Uniliver n'est pas de préserver la biodiversité existante. Il est bien plutôt de développer des applications commerciales en utilisant des espèces souvent prélevées dans le tiers monde qui sont, après avoir subi une modification plus ou moins importante en laboratoire, protégées par le moyen d'un brevet.

Sur l'exemple du "Roundup Ready Soyabean" que Monsanto souhaite commercialiser en Suisse, la recherche d'une nouvelle plante ou semence ne procède généralement pas du seul souci de favoriser de meilleures récoltes dans la planète ou d'améliorer l'offre alimentaire dans le monde. Ainsi, la particularité du soja de Monsanto est-elle d'avoir @Bté rendu résistant à l'herbicide "Roundup" fabriqué par cette même firme. Le cas précis a valeur d'exemple: "Aujourd'hui, une quinzaine de transnationales opérant dans le domaine des semences se trouvent ainsi être aussi, pour la plupart, des producteurs de pesticides" (5).

BIODIVERSITÉ EN DANGER

Le fait que les Etats-Unis, grands promoteurs des accords du GATT, aient refusé de signer, à Rio, la Convention sur la biodiversité illustre sans doute mieux que n'importe quelle statistique la voie qu'emprunte actuellement la recherche en biotechnologie sur les plantes. Les Etats-Unis "ne veulent en effet pas entendre parler de compensations financières pour les pays d'origine et refusent même aux pays du Sud d'accéder au savoir-faire biotechnologique en contrepartie des richesses génétiques"(6), observe M. Bouguerra. Pourtant, "la Convention sur la biodiversité n'apparaît pas comme un parangon d'équité pour le Sud. Elle vise à conserver la plus grande biodiversité biologique possible au profit des générations présentes et futures et aussi pour sa valeur intrinsèque, et prévoir le partage égalitaire et équitable de la recherche en biotechnologie issue de la préservation de la diversité biologique" (7).

Au-delà des questions de droit et de compensation financière, la production industrielle et la dissémination à grande échelle de semences plus résistantes que nature pourrait également avoir sur l'environnement des conséquences actuellement difficilement calculables, mettant en danger la biodiversité existante par l'échange de leurs caractéristiques entre les cellules naturelles et celles issues des laboratoires. "Les transferts de résistance à des herbicides, produits qui détruisent maintes plantes utiles, peuvent aussi déboucher sur des mauvaises herbes hyperrésistantes", souligne Vandana Shiva.

Plus encore, l'extension d'une nouvelle forme de monoculture laisserait également planer, craignent certains, une uniformisation non seulement de l'agriculture, mais également des modes de vie de l'ensemble des habitants de la planète.

LEÇONS À TIRER

Dans le domaine alimentaire, les tenants les plus inconditionnels du génie génétique le parent également une suprême vertu: sa capacité supposée à résoudre la malnutrition et à soulager la famine dans le monde. Vingt ans après l'échec retentissant de la "Révolution Verte", cette foi en la technologie a pourtant de quoi surprendre. Alors déjà, la création de variétés végétales plus productives paraissait porteuse d'espoir face au déficit céréalier du tiers monde. Mais si les V.H.R. (variétés à haut rendement) de blé et de riz donnaient de bons résultats sur des parcelles expérimentales, elles devaient toutes montrer leurs limites sur le terrain, face aux semences naturelles, moins rentables mais mieux adaptées à leur environnement. "Capables de bien valoriser un apport d'eau judicieux au bon moment, les V.H.R. s'avèrent à l'usage très sensibles à un manque ou à un excès d'eau. A l'inverse, les variétés tropicales traditionnelles, bien que moins productives, supportent mieux l'alternance d'inondations et de sécheresse, courante dans certaines régions du tiers-monde" (8).

Sélectionnées dans un but commercial précis et sur une base génétique étroite, ces semences pouvaient également s'avérer extrêmement fragiles à l'irruption d'un virus non pris en compte, capable d'exterminer jusqu'à la racine l'espèce considérée. "Telles se révèlent les contradictions de l'usage purement commercial des ressources de la biologie et de la génétique végétales", commente M. Bouguerra. Vingt ans plus tard, le monde de la science et celui de la politique sauront-ils tirer les leçons de cet échec?

ANDRÉ LOERSCH

1 Cité par Nature, repris par le Courrier international, novembre 1996.

2 Le Soir, Bruxelles, 27 janvier 1997.

3 Ethique et agro-alimentaire, main basse sur la vie, Vandana Shiva, L'Harmattan, 1996.

4 La recherche contre le tiers-monde, Mohamed Larbi Bouguerra, PUF, 1993. 5 Idem.

6 Idem.

7 Idem.

8 Bertrand Delpeuch, in Faim au sud crise au nord, ouvrage collectif, L'Harmattan, 1985.

Cet article fait partie d'une série consacrée au génie génétique. Les deux premiers articles ont été publiés lundi 7 et mardi 8 avril 1997.

Logo Courrier [2k]
Accueil