GÉNIE GÉNÉTIQUE (I)
A partir de combien de gènes humains un porc sera-t-il homme?
Dans la perspective de la votation sur l'initiative "Pour la protection génétique", nous entamons ici une série d'articles consacrés à un des défis majeurs de cette fin de siècle.
L'initiative "Pour la protection génétique" est cruciale à bien des égards. Elle révèle et soulève de nombreux problèmes. Pour être à même de les aborder et de les prendre en considération, il faut d'emblée poser une question clef: dans quelle mesure y a-t-il du nouveau du côté de l'expérimentation en cours dans ce secteur?
Car, sur ce point, initiants et opposants ne sont souvent pas d'accord. Tandis que les premiers prétendent que cette technologie représente un saut décisif dans la maîtrise du vivant, les seconds estiment le plus souvent qu'elle ne fait que rendre plus efficaces les biotechnologies traditionnelles pratiquées depuis des millénaires. Après tout, disent-ils, depuis qu'ils cultivent des céréales et élèvent des animaux, les hommes sélectionnent les gènes de ces organismes selon certains critères: par exemple, calme et capacité de vivre en groupe, dans le cas des animaux. L'ingénierie génétique ne ferait qu'accélérer et mieux contrôler le processus, rien de plus.
Ce n'est certes pas l'avis de Michael J. Reiss, enseignant la biologie à l'Université de Cambridge, et Roger Straughan, philosophe enseignant les sciences de l'éducation à l'université de Reading. Dans un ouvrage pédagogique remarquable1, ces deux chercheurs retiennent, pour ce qui regarde les plantes et les animaux, deux différences majeures entre l'ingénierie génétique et les technologies du vivant qui lui préexistaient.
FLEXIBILITÉ ACCRUE
En premier lieu, notent-ils, les biotechnologies traditionnelles se sont toujours limitées à croiser des espèces proches. Du côté des plantes, on a, par exemple, croisé différentes espèces de blé pour faire du pain. Du côté des animaux, les tentatives ont été encore plus limitées: par exemple, le mulet est issu du croisement de l'âne et de la jument, mais ne peut pas avoir de descendance. Or, insistent Reiss et Straughan, cela est foncièrement différent de l'extrême flexibilité de l'ingénierie génétique, qui permet entre autres le transfert de gènes bactériens dans des plantes ou celui de gènes humains dans des porcs (on parle alors de plantes ou de porcs transgéniques).
Une deuxième différence notable est la rapidité inédite des changements que les nouvelles technologies permettent. Aujourd'hui, il suffit de quelques semaines pour insérer de façon permanente un gène d'un organisme dans le matériel génétique d'un autre organisme. Par rapport au temps précédemment nécessaire pour influencer le contenu génétique des organismes, il s'agit d'un changement d'échelle.
A partir de ce double constat, quels sont les problèmes qui inquiètent les initiants? Du côté des plantes d'abord, ils avancent souvent que les aliments génétiquement modifiés, comme les tomates ou les fraises, contenant un gène codant pour une protéine (par exemple antigel) pourraient s'avérer dangereux pour la santé des consommateurs en causant toutes sortes d'allergies ou d'empoisonnements... Bien qu'il faille rester vigilant, il ne semble pourtant pas, à ce jour, y avoir d'argument vraiment convaincant à l'appui de cette hypothèse.
Mieux fondé est le danger que Jean-Marie Pelt, professeur de biologie végétale à l'université de Metz, résume dans un récent entretien (2). Souvent, explique-t-il, on insère dans une plante un gène de résistance aux herbicides. Or, certaines plantes pourraient s'hybrider avec des plantes sauvages. Le colza, par exemple, est susceptible de s'hybrider avec des crucifères tels que la moutarde des champs ou la ravenelle, qui sont des parasites. L'incorporation du gène protecteur dans leur patrimoine rendrait ces parasites à leur tour résistants aux herbicides. Comment fera-t-on alors pour s'en débarrasser? Selon Pelt, ce scénario (probable aussi avec la betterave et la chicorée)
conduirait à une "perte sèche". D'ailleurs, il vient de demander - avec une centaine de ses collègues français - l'instauration d'un moratoire sur toutes les diffusions d'organismes génétiquement manipulés, de façon à se donner le temps de mieux évaluer les risques écologiques, sanitaires et sociaux.
SOUFFRANCES POTENTIELLES
Du côté des animaux, les problèmes et dangers potentiels invoqués sont plus nombreux et divergent quant à leurs portées. Un premier problème concerne les souffrances que les manipulations génétiques infligeraient aux animaux. Sur ce point, la souffrance potentielle dépend du type de gène incorporé. Un porc doté d'un gène humain codant pour une protéine impliquée dans le système immunitaire est parfaitement "normal" par ailleurs. Il en va tout autrement d'un porc dans lequel on aurait incorporé un gène codant pour une hormone de croissance qui le rendrait monstrueux. Chaque cas est donc particulier et doit être dûment étudié.
Une autre critique consiste à soutenir que l'ingénierie génétique animale n'apporterait que des connaissances très limitées, notamment parce que les interprétations biomédicales deviennent trop complexes pour être exploitables au plan thérapeutique. Sur ce point, les plus fervents adeptes de l'ingénierie génétique reconnaissent eux-mêmes la difficulté.
C'est le cas d'Axel Khan, chercheur, médecin généticien, membre du Comité national consultatif d'éthique en France, rédacteur en chef de la revue Médecine/Sciences. Dans un ouvrage récent (3), il note: "les progrès les plus apparents ont souvent été réalisés de manière très empirique: c'est vrai, en particulier, pour 95% de la pharmacopée traditionnelle. La plupart des médicaments importants, la digitaline, les médicaments anticancéreux, l'aspirine, tous les anti-inflammatoires, ont été mis au point alors même qu'on ignorait tout de leur mode d'action, des mécanismes des maladies et des symptômes auxquels on voulait s'opposer!" Mais aujourd'hui, ajoute-t-il, on bute "sur le noyau dur des mécanismes complexes des maladies".
En bref, la compréhension des mécanismes des maladies complexes a beau avoir progressé d'une façon extraordinaire, elle ne débouche toujours pas sur leur traitement efficace. Ce qui conduit Khan à conclure: "il peut s'écouler un laps de temps très long entre l'acquisition d'une connaissance, même très complète, et la possibilité de l'utiliser pour guérir. C'est la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui avec les maladies génétiques, le cancer, le sida et bien d'autres affections."
En clair, ce message revient à dire: "donnez-nous du temps et nous finirons bien par prouver la validité de l'approche... qui nécessite aujourd'hui de passer par la modification génétique de souris, de rats et de porcs". Aucune culture cellulaire, insistent avec lui tous les chercheurs impliqués, ne permet d'étudier la fonctionnalité d'un gène comme le peut l'animal entier dans lequel il a été incorporé.
C'est sur ce point que les initiants divergent en voulant stopper la recherche en cours. Les difficultés et les échecs auxquels nous confronte ce type d'expérimentation ne justifie plus, selon eux, la manne financière dont il bénéficie largement et l'engouement des scientifiques qui en profitent.
Mais, au-delà de l'opposition qu'elle révèle, l'initiative "Pour la protection génétique" touche un autre aspect central de la modernité. Le philosophe des sciences et techniques Dominique Bourg, enseignant à l'université technologique de Troyes et rédacteur à la revue Esprit, insiste à raison sur le fait que la nature tend à "s'effacer autour de nous" au profit d'un environnement "techno-naturel"(4). Or, cette évolution, qui atteint aujourd'hui un degré et une ampleur sans précédents, nécessite au minimum d'être accompagnée par une législation particulièrement solide pour être appropriée. Ainsi, les problèmes que les avances génétiques soulèvent sont très loin de se limiter au champ de la biologie moléculaire: ils s'étendent non seulement au droit, mais aussi à la philosophie, voire à la théologie. Il faut par exemple devenir capable de répondre à la question suivante: à partir de combien de gènes humains un porc sera-t-il protégé par la déclaration des droits de l'homme?
JACQUES MIRENOWICZ
Improving Nature?, Cambridge University Press, 1996.
2 La Vie, n° 2665, 26 septembre 1996.
3 En collaboration avec Dominique Rousset: la Médecine du XXIe siècle, des gènes et des hommes, Bayard, 1996.
4 La nature en politique, L'Harmattan, 1993; L'Homme-artifice, Gallimard, 1996.