MANUEL GRANDJEAN
Une éthique à bâtir
En septembre, les Suisses se prononceront sur l'initiative "Pour la protection génétique". Dans cette édition, nous ouvrons le débat sur ce thème que nous jugeons essentiel. En effet, la possibilité offerte à l'homme de modifier génétiquement des organismes vivants met en question la notion même d'humanité. "A partir de combien de gènes humains un porc sera-t-il protégé par la Déclaration de droits de l'homme?", interroge Jacques Mirenovicz dans l'article publié aujourd'hui. Provocatrice, la question n'est cependant pas absurde. Il s'agit moins de savoir quelles réalisations sont éthiquement permises que de s'efforcer de bâtir une éthique pour répondre aux défis posés par la science. Dans l'état actuel des choses, qui peut penser qu'un possible ne sera pas exploré? Peut-on croire que, au moment où l'on annonce un clonage animal, l'expérience n'a pas été tentée sur l'homme dans le secret d'un laboratoire?
Capable de réaliser des "miracles" technologiques, notre société occidentale s'avère en revanche inapte à donner un sens à ses actes.
Cette situation a des origines historiques identifiables. Jusqu'au XVIIe siècle, l'ensemble de la société occidentale acceptait l'idée que les normes morales étaient données d'autorité par la religion et fondées sur la volonté divine. Le siècle des Lumières marque l'avènement d'une morale autonome. La raison et la liberté humaines deviennent sources de valeurs, lesquelles serviront de bannière à la Révolution française et généreront les droits de l'homme. Les nihilistes, Nietzsche en tête, franchiront un pas de plus qui marquera profondément notre société: en estimant que les valeurs sont le fruit de l'inconscient individuel et du contexte social, ils battront en brèche la possibilité même d'établir des normes qui s'élèvent au-dessus de l'individu.
Du fait de cette évolution, le débat éthique est aujourd'hui largement paralysé. Les religions -et en particulier le catholicisme- se murent dans un discours restaurateur aussi vain qu'inaudible pour la société actuelle. Quant aux défenseurs des droits de l'homme, ils assistent impuissants à l'érosion de leurs idéaux égalitaires.
A l'échec de l'universalisation des valeurs répond la globalisation du mercantilisme. En l'absence de fins, c'est la dictature des moyens qui s'établit. Les développements de la science et de la technologie ne répondent ainsi qu'à un seul besoin, celui de la demande solvable. Rien ne permet d'affirmer que le génie génétique échappera à cette logique. Dans un monde qui se voudrait "moderne" mais où la barbarie est omniprésente, il y a de quoi avoir quelques craintes.
Il faut espérer, si cette inquiétude est à la hauteur du risque couru, qu'elle contraigne les humains à établir entre eux un nouveau contrat moral...