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Mardi 29 Octobre 1996

RECHERCHE SCIENTIFIQUE

Les controverses créées par le génie génétique se développent naturellement

Les débats parlementaires de l'automne ont donné un avant-goût de ce que la prochaine campagne sur le génie génétique devrait être: l'affrontement de principes inconciliables.

Le génie génétique, discipline fille de la biotechnologie, n'a pas pour seul effet de disséquer les cellules vivantes, isolant, analysant, recombinant les gènes héréditaires et les réintroduisant dans d'autres organismes. Depuis les années septante, dès la publication des résultats des premières expériences consacrant la possibilité d'intervenir sur le patrimoine héréditaire des être vivants, le génie génétique déchaîne les passions, divise les consciences et ébranle les âmes. Aux espoirs sans limites apparentes de ses plus ardents défenseurs, qui voient dans cette technologie la possibilité de vaincre les maladies héréditaires, le sida, le cancer et de combattre la faim dans le monde grâce à la production de semences plus résistantes que nature, répondent les angoisses d'un nombre croissant de citoyens décontenancés par l'irruption d'une technologie qui a le poids d'une véritable révolution.

BIODIVERSITÉ EN DANGER
Les interrogations que suscitent les éventuelles applications du génie génétique ont depuis longtemps débordé le cercle des chercheurs. Au-delà de la souffrance que des manipulations génétiques pourraient représenter pour des animaux de laboratoire, la technologie génétique entraîne la remise en cause ou la redéfinition de notions aussi fondamentales que le sens du progrès ou la place de l'homme dans la nature. Au-delà de la production en laboratoire d'un riz enrichi de vitamine A (à l'étude actuellement à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich), à même de combattre la cécité infantile dont souffrent de trop nombreux enfants du Tiers-Monde, c'est, en filigrane, le risque d'un déséquilibre accru entre le Nord et le Sud qui apparaît. Dans un tel scénario, le Nord, fort de sa puissance technologique, s'emparerait, dans un premier temps, de la richesse biologique du Sud en brevetant toute combinaison génétique porteuse d'espoir commercial. Il contribuerait, dans un deuxième temps, à l'érosion de la biodiversité actuelle du Sud en lançant sur le marché des semences d'une résistance accrue, encourageant par-là une forme de monoculture.

COMPROMIS REJETÉ
Les citoyens suisses seront, dans les mois à venir, tout particulièrement appelés à se pencher sur cette vaste problématique puisque le débat soulevé par l'initiative fédérale "pour la protection de la vie et de l'environnement contre les manipulations génétiques" se transformera bientôt en campagne politique. Déposée à la chancellerie fédérale en 1993 avec plus de 110'000 signatures, débattue aux chambres fédérales cet automne, cette initiative devrait en effet être soumise au vote populaire à la fin de l'année prochaine.

Le texte de l'initiative consiste en un nouvel article constitutionnel interdisant "la production, l'acquisition et la remise d'animaux génétiquement modifiés", "la dissémination d'organismes génétiquement modifiés" ainsi que "l'octroi de brevets pour des animaux et des plantes génétiquement modifiés ou des parties de ces organismes, pour les procédés utilisés à cet effet, et pour les produits en résultant". Le texte précise également que les chercheurs, pour obtenir l'autorisation d'une expérience recourant au génie génétique, devraient au préalable fournir "la preuve de l'utilité, de la sécurité et de l'absence d'alternative" et démontrer que "l'opération est acceptable sur le plan éthique". Le débat des chambres fédérales a donné un avant-goût de ce que devrait être la campagne à venir: un affrontement passionnel et une confrontation de principes et de logiques apparemment inconciliables. Il est révélateur à cet égard que la majorité du Conseil national ne soit pas entrée en matière sur un compromis de dernière minute proposé par la députée écologiste Ruth Gonseth, présidente du SAG (Schweizerische Arbeitsgruppe Gentechnologie, le Groupe suisse de travail sur le génie génétique), le groupement qui est à la base de l'initiative. Sa proposition d'un texte n'interdisant pas formellement l'interdiction d'utilisation d'animaux manipulés génétiquement ayant été rejetée, c'est vraisemblablement -et à moins d'une surprise lors du débat au Conseil des Etats- sans contre-projet que l'initiative sera soumise au verdict populaire.

ANIMAUX TRANSGÉNIQUES
Economie, protection de la nature et des animaux, recherche médicale: il n'est pas un domaine touché par l'initiative qui échappe à la controverse entre tenants et opposants au génie génétique. "L'initiative ne prend pas pour thème la médecine, ni ne la sanctionne", souligne pourtant la biologiste Florianne Koechlin, membre du SAG, dans une brochure d'information publiée en août dernier par l'association. "La recherche en génétique continuera à se faire même après l'adoption de l'initiative", poursuit Mme Koechlin. De même, "aucun des médicaments commercialisés produits par génie génétique ne sera interdit pour la simple et bonne raison que l'initiative ne dit absolument rien à leur sujet".

"C'est exact", confirme Dieter Scholer, responsable de recherche pharmaceutique chez Ciba. "Mais une telle initiative pénalisera la recherche future ou en cours pour laquelle l'utilisation du génie génétique représente un apport fondamental." Un apport relatif, rétorquent de leur côté les initiants, pour qui l'utilisation répandue de souris transgéniques dans des programmes de recherche sur la maladie d'Alzheimer, le cancer ou le sida, n'aurait pas fait la preuve indiscutable de son efficacité. "Bien sûr, les souris transgéniques ont une utilité dans la recherche, reconnaît Daniel Amann, membre du comité du SAG. Mais cela ne signifie pas qu'elles constituent l'unique voie de recherches." "L'initiative n'interdit pas l'utilisation d'animaux dans la recherche médicale, précise de son côté Ruth Gonseth. Elle n'interdit que l'utilisation d'animaux transgéniques qui ne représentent actuellement que 3% des animaux utilisés dans la recherche médicale en Suisse. Il s'agit simplement de développer d'autres méthodes."

COEUR DE PORC
Si elle ne le cite pas nommément, l'initiative du SAG vise également, par contrecoup, un autre domaine d'application médicale du génie génétique: la xénogreffe, soit la transplantation d'organes d'animaux sur l'homme. Afin d'éviter la transmission de certaines maladies sur l'homme ou des phénomènes de rejet, les animaux concernés devraient être en effet manipulés génétiquement. Le sujet n'est certes pas encore d'actualité en Suisse, mais il est très sérieusement considéré en Grande-Bretagne, où un groupe de chercheurs transplantait l'été dernier des coeurs de cochons transgéniques sur des macaques, avec l'idée d'étendre ultérieurement l'expérience à l'homme. Quelles limites peut-on, doit-on imposer à la science, quels bénéfices, pour l'homme, justifient cette intrusion dans la structure génétique des êtres vivants, animaux ou végétaux?

Cette interrogation éthique ne traverse pas les seules consciences des défenseurs de la nature et des animaux. Elle est actuellement développée par nombre de chrétiens pour qui la nature, en tant que création de Dieu, possède une valeur intrinsèque. La présentation d'un épais dossier sur "le génie génétique en accord avec la responsabilité éthique" par le Parti démocrate-chrétien suisse (PDC) et la publication, par la Communauté œcuménique de travail église et environnement, d'un dossier intitulé "le génie génétique et notre nourriture" démontrent d'ailleurs l'importance des enjeux éthiques que la discussion soulève dans ces milieux. Même si, dans ses conclusions, le PDC se montre au bout du compte très pragmatique, soulignant que la "recherche sur les maladies et leurs thérapies" justifie d'un point de vue éthique la production d'animaux transgéniques et appelant de ses vœux l'interdiction des "modifications génétiques susceptibles de porter atteinte à la diversité des espèces".

RESPECT DE LA CRÉATION
Dans le dossier de la Communauté œcuménique, Lukas Vischer, professeur émérite genevois de théologie, développe de son côté le rapport entre le génie génétique et "les fondements de la foi chrétienne". "La Bible, estime M. Vischer, et donc l'Eglise, reconnaissent que Dieu est la source de toute vie. (...) Cette profession de foi peut sembler étrange aujourd'hui. Pourtant, elle est le cœur de la révélation chrétienne. Elle nous rappelle notre dépendance absolue à la volonté divine et que nous existons, ainsi que tout ce qui nous entoure, par la seule grâce de Dieu." Même plongé dans l'euphorie d'une "ère de développement foudroyant", l'homme, selon cette perspective, ne devrait pas oublier qu'il "est surtout destiné à vivre dans et pour la société des hommes et des autres créatures créées par Dieu".

En matière de définition du progrès, la lecture du message biblique de M. Vischer dépasse par ailleurs le seul respect dû à la création divine dans son ensemble. En soulignant que "le danger que le développement du génie génétique approfondisse le fossé entre les nations riches et les nations pauvres est réel", il rejoint les craintes de ceux qui voient dans la technologie génétique l'outil d'une nouvelle domination du Nord sur le Sud.

"IMPÉRIALISME GÉNÉTIQUE"
A la colonisation territoriale menée par l'Occident ces siècles derniers succéderait ainsi une nouvelle forme de conquête des pays du Sud: un impérialisme génétique, générateur de bénéfices pour l'industrie agro-alimentaire mais indigeste pour la biodiversité des pays concernés. Car, à l'exemple du maïs des Suisses de Ciba, du colza des Allemands d'AgrEvo, de la tomate californienne Flavr Savr, ou du soja américain de Monsanto, la production de végétaux transgéniques vise en général un but bien précis: obtenir un produit particulièrement résistant aux herbicides et pesticides.

ECOSYSTÈMES MENACÉS
La dissémination à une échelle industrielle de ces super semences, généralement confinées aujourd'hui à des expériences pilotes limitées, ne devrait pas être sans conséquences sur l'environnement. Elle constituerait une menace directe pour l'équilibre des écosystème en entraînant la suppression des variétés moins résistantes, déclenchant du même coup une chaîne de réactions actuellement imprévisibles. "Les transferts de résistances à des herbicides, produits qui détruisent maintes plantes utiles, peuvent aussi déboucher sur des mauvaises herbes hyper résistantes", souligne ainsi la physicienne indienne Vandana Shiva, dans un ouvrage traduit cette année en fran@Gais1. Parce qu'il découle d'une logique purement commerciale, l'octroi de "brevets sur la vie", soit le fait de décerner un droit de propriété intellectuelle sur des cellules vivantes issues de manipulations génétiques, contient en lui-même, estime en substance Mme Shiva, les germes de destruction de la biodiversité des pays du Sud.

"Les grandes firmes obtenant des droits sur des plantes se doivent d'intensifier la rentabilisation de leurs investissements en augmentant leur part de marché, explique-t-elle. La même variété de plante, la même race animale sont ainsi diffusées dans le monde entier, entraînant le bannissement de centaines de variétés et de races locales." A l'image des dégâts causés par l'irruption de monocultures à grande échelle lors de la "Révolution verte" des années 60 et 70: "La Révolution verte, affirme Mme Shiva, a remplacé les milliers de variétés locales de riz par quelques variétés similaires de l'Institut international de recherches sur le riz".

De plus, précise Mme Shiva, "la recherche en génie génétique s'effectue surtout dans les multinationales de la chimie comme Ciba Geigy, ICI, Monsanto ou Hoechst. Leur stratégie à court terme est de stimuler les ventes de pesticides. Le premier objectif de la recherche n'est pas d'obtenir des récoltes sans engrais ni pesticides mais de sélectionner des variétés de plantes insensibles aux traitements", donc susceptibles de supporter sans dommage de grandes doses de produits chimiques. A l'exemple du "Roundup Ready Soyabean" pour lequel la firme américaine Monsanto tente actuellement d'obtenir l'autorisation de production en Suisse: la particularité de ce soja transgénique est de résister à l'herbicide "Roundup" produit par... Monsanto.

VERTIGE DES CHIFFRES
La crise économique aidant, le génie génétique et les promesses de croissance industrielle qu'on lui prête ne devraient pas manquer d'être également auscultés sous l'angle économique. D'éminents spécialistes ont déjà fait entendre leur voix, annonçant leur départ inévitable si une législation trop contraignante devait être adoptée en Suisse. Il est vrai que les montants drainés par la recherche dans ce domaine ont de quoi donner le vertige. Mais ils ne créent pas forcément d'emplois en Suisse. En 1993, indique ainsi le magazine Bilan dans un dossier consacré en septembre à la biotechnologie, l'industrie pharmaceutique suisse consacrait 2,6 milliards de francs à la recherche... aux Etats-Unis. En 1992, l'industrie helvétique investissait 100 millions de plus dans la recherche à l'étranger qu'en Suisse. "Loin d'être des crus exceptionnels, relève Bilan, tous ces chiffres traduisent un phénomène profond: la délocalisation de la recherche pharmaceutique suisse." Une délocalisation qui ne date pas du lancement de l'initiative fédérale mais plutôt de la souplesse législative américaine qui a fait des Etats-Unis, "au cours des années quatre-vingt, le paradis du génie génétique". Aucune des questions liées au génie génétique ne semble décidément échapper à la controverse.

ANDRÉ LOERSCH

Ethique et agro-industrie, main basse sur la vie, de Vandana Shiva, éditions L'Harmattan, 1996.

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