RECHERCHE SCIENTIFIQUE
"C'est la compétition économique et sociale qui rend les gens racistes"
André Langaney a été l'un des inspirateurs de l'exposition "Tous parents, tous différents" à voir à Genève dès le 24 octobre. Rencontre avec un "expert" de la génétique des populations.
Il était parti pour consacrer sa carrière scientifique à l'amélioration de l'espèce bovine. Il a fini par se rabattre sur les hommes... qu'il avoue ne pas être parvenu à améliorer. Philanthrope sur le tard, André Langaney a fait ses études en génétique des populations à Paris, avant de rejoindre le Laboratoire de génétique et de biométrie de l'Université de Genève, où il a été nommé professeur ordinaire. Ses recherches l'on amené à effectuer de nombreux séjours, notamment en Afrique. Homme de terrain, il a toujours eu le souci de porter ses connaissance au devant du public. En travaillant pour des musées, par exemple.
André Langaney, c'est aussi "Dédé la science", auteur d'une chronique scientifique dans le journal satirique français Charlie Hebdo. Pour lui, être scientifique signifie aussi traquer les préjugés et dénoncer les absurdités proférées au nom de la science. L'exposition "Tous parents, tous différents", dont il a été l'inspirateur, répond à ce même souci didactique. Réalisée par Ninian Hubert van Blijenburgh et Alicia Sanchez-Mazas, elle vient à Genève après un séjour de trois ans à Paris, ainsi que dans d'autre grandes villes d'Europe et d'Amérique du Nord. A cette occasion, nous avons rencontré André Langaney.
Quel a été votre but en préparant cette exposition?
L'anthropologie, et plus particulièrement ce qui touche à la classification des groupes humains, est un des domaines où les préjugés ont la vie la plus longue. Il existe un décalage énorme entre les idées entretenues dans le public et l'état des connaissances scientifiques. Ninian Hubert van Blijenburgh, Alicia Sanchez-Mazas et moi-même avons donc cherché à réduire ce décalage.
Et pour cela, vous vous êtes appuyés sur les recherches menées en génétique des populations...
Nous avons hérité d'une théorie coloniale qui visait à établir une hiérarchie entre les races. Les manuels du XIXe siècle représentaient les Africains accrochés aux branches des arbres en compagnie des chimpanzés... Mais les généticiens des populations n'ont pas été les premiers à s'opposer à cette vision. Herder, au siècle dernier, avançait déjà l'idée d'une continuité entre les races. Avant lui, Buffon reconnaissait que parler de races relevait surtout d'une commodité de langage. Nos recherches ont apporté quelques précisions.
Lesquelles?
En étudiant le patrimoine génétique humain, on a tout d'abord pu vérifier que tous les individus sont différents les uns des autres. Chacun de nous est le résultat d'un mélange hasardeux des caractères hérités de notre père et de notre mère. Ces caractères se chiffrant par dizaines de milliers, il est pratiquement impossible que deux individus soient identiques, à l'exception des jumeaux. Il a ensuite été établi qu'il n'existe pas de "marqueurs génétiques" (qui se traduisent notamment par certains traits physiologiques, comme la couleur de peau ou la taille) absolus qui permettent de différencier les populations. Ce qui varie, c'est uniquement la fréquence de certains gènes d'une population à l'autre. On peut certes s'amuser à classer les individus en fonction de la couleur de leur peau. Mais ce n'est qu'un critère parmi d'autres. Si l'on prend par exemple les groupes sanguins, il peut s'avérer qu'un Sénégalais est beaucoup plus proche d'un Européens, que deux Européens entre eux. La plupart des différence extérieures sont dues à l'environnement. Une différence de "look" peut très bien cacher une "carte génétique" très semblable, ou inversement. Un Océanien et un Africain ont des apparences similaires, mais leurs patrimoines génétiques sont très différents. Et pour cause. L'Océanie a été peuplée à partir de l'Asie. Un Papou est donc génétiquement plus proche d'un Vietnamien ou d'un Chinois que d'un Africain.
Malgré cela, des scientifiques affirment encore la supériorité de la race blanche, par des test de quotient intellectuel, par exemple...
Il s'agit de mouvements concertés. La polémique à laquelle vous faites allusion, qui a éclaté l'an dernier à propos du livre d'Arthur Jensen, en porte la marque. Ces gens ont des moyens énormes qui leur permettent de diffuser leurs idées très loin. Herrnstein, qui tient le même type de discours, a été conseiller du président Reagan. Bien entendu, leurs soit-disantes preuves ne tiennent pas la route. Les courbes fournies par Jensen font effectivement apparaître une différence de Q.I. entre les Noirs et les Blancs aux Etats-Unis. Mais ce n'est pas étonnant si l'on considère que la grande majorité des Noirs vit dans un environnement socio-culturel qui les pénalise pour ce genre de test. On s'est amusé à reprendre ces graphiques en choisissant des individus, Noirs et Blancs, provenant de mêmes milieux: les courbes étaient alors identiques...
Que pouvez-vous faire pour éviter la propagation de ce genre d'idées discriminatoires? Jusqu'où peut aller votre engagement en tant que scientifique?
Mon métier n'est pas de lutter contre ces gens-là. Mais de mener des recherches et de les expliquer. D'avoir l'honnêteté de dire quelquefois "nous ne savons pas". Ce qui nous rend d'ailleurs vulnérable face à des personnes qui profèrent des certitudes à tour de page. Pour des raisons déontologiques, je ne fais pas parti de comités contre le racisme, par exemple. Il pourrait y avoir collusion d'intérêt avec mes recherches. En revanche, si une association me demande un engagement ponctuel, je n'hésite pas à répondre positivement. Dans tous les cas, le racisme est un problème social et non pas biologique. C'est la compétition économique et sociale qui fait que les gens s'affrontent et deviennent racistes; ce n'est pas la couleur de la peau.
Une double tendance se dessine aujourd'hui: d'une part, le désir de cosmopolitisme, perçu comme le moyen le plus efficace de lutter contre les idéologies racistes, et d'autre part, la crainte de voir disparaître la diversité humaine et culturelle. Comment percevez-vous ces enjeux?
Je rappellerai tout d'abord que le cosmopolitisme ne concerne qu'une petite partie de l'humanité. Les habitants des régions de migrations ou des grandes métropoles ne représentent encore que le 10% de la population mondiale. Et même dans ces endroits, l'interculturalisme n'est pas toujours vécu de manière heureuse... En ce qui concerne la diversité, je crois qu'il faut faire une distinction entre conservation et préservation. S'il s'agit de conserver des groupes humains comme on conserve des objets dans un musée, j'y verrai une forme déguisée d'ethnocentrisme. Il faut d'abord se demander comment les populations autochtones souhaitent vivre. Si les Aborigènes ont envie de surfer sur Internet, c'est leur choix. Quant à la préservation, c'est avant tout un problème politique. Il est vrai qu'actuellement on assiste, avec le "rouleau compresseur" anglo-saxon, à une situation de monopole culturel. Mais je pense que la plus grande erreur serait de croire qu'il existait auparavant des sociétés figées. Les groupes humains ont toujours changé, ont évolué au contact les uns des autres.
D'où la difficulté à établir des catégories bien tranchées...
C'est en effet le propos de l'exposition. Si nous sommes tous différents, nous sommes aussi tous parents. Non seulement parce que nous possédons des ancêtres communs, mais également en raison des migrations et des échanges qui ont marqué l'histoire des populations humaines. Il est justifié de parler de races en ce qui concerne les animaux ou les végétaux, parce qu'on a pu isoler des groupes sur une longue durée. Ce qui est impossible pour les hommes, où prévaut un continuum. Entre un Magrébin et un Européen du Sud, la différence qu'on peut établir par des analyses sur le patrimoine génétique est de l'ordre de grandeur des erreurs de calculs...
Propos recueillis
par JACQUES ERARD