Chasse aux oiseaux migrateurs: l’exemple maltais
Par Jérôme GREMAUD, sur Perrausa, CH-1632 RIAZ

 

Si un jour vous prévoyez un séjour ornithologique sur l’archipel maltais, veillez à prendre quelques précautions ; il est très dangereux en effet de s’y promener en arborant des jumelles ou, pire encore, comble de l’inconscience, en portant un t-shirt clamant votre passion des oiseaux. Vous risquez bel et bien de faire figure de cible (à l’instar de vos amis ailés) pour les chasseurs locaux qui parcourent l’île. Ceux-ci ont une charmante réputation, soulignée par leur adorable dicton : " un oiseau mort dans la main en vaut deux dans les buissons. " !!

Malte est située au sud de la Sicile, sur l’axe qu’empruntent de nombreux oiseaux migrateurs pour rejoindre l’Afrique du Nord ; au printemps et en automne de nombreux passereaux, rapaces et oiseaux d’eau y transitent. D’une surface comparable au Lac de Neuchâtel, l’île principale, Malte (côtoyée par deux plus petites îles, Gozo et Comino), n’est guère étendue. Mais ses 360 km2 sont parcourus par plus de 16’000 chasseurs (situation en 1990), ce qui fait de la densité maltaise chasseurs/km2 l’une des plus élevée en Europe ! Mais la réalité est encore plus crue, puisque selon certaines estimations autant chasserait sans permis officiel... Sur l’archipel, à cause de la très grande pression de chasse, seule une dizaine d’espèces d’oiseaux se reproduit, malgré les biotopes encore conservés.

Les premières véritables lois de protection de la nature sur Malte remontent au début des années 80. Ces mesures fixaient la période de chasse (presque toute l’année) et les espèces " protégées ", mais les restrictions n’étaient pas appliquées sur le terrain. Suite aux pressions de Birdlife Malta et de l’opinion publique internationale, quelques révisions ont été acceptées, notamment en 1994. Les nouvelles mesures réduisent la période de chasse du 1er septembre au 31 janvier, et du 10 avril au 20 mai. Là également, de nouvelles espèces ont pu être protégées (Hérons, Aigrettes...). Bien qu’encore imparfaite, la nouvelle législation a dû être adoptée, bien malgré les politiciens, car Malte a déposé sa candidature à la Communauté Européenne et a dû, par conséquent, s’aligner avec les autres pays sur le domaine de la protection des espèces. A la suite de ces nouveaux décrets plusieurs ornithologues furent truffés de plomb et les chasseurs remirent la pression sur les autorités, en menaçant notamment de boycotter les élections. Il faut souligner que ces derniers sont très influents sur l’île et les députés ont vite fait de comprendre la leçon ; ils ont promis en 1996 de rallonger la période de chasse à 354 jours par an ! Malheureusement les moyens des ornithologues maltais sont ridicules face à l’autre camp ; Birdlife malta compte à peine 4000 membres (en 1996) sur l’île et à travers le monde. Suite aux promesses des partis politiques , il est donc fortement probable que les chasseurs puissent prochainement pratiquer leur " sport " toute l’année. C’est bien connu, les chasseurs votent en masse, mais les oiseaux, eux, n’ont pas accès au scrutin !

L’île entière est devenue au fil des années un terrain de chasse géant. Lors de ma visite au printemps 1994 , j’ai pu compter jusqu’à une trentaine de cabanes de chasse sur quelques dizaines de mètres. Les méthodes utilisées sont somme toute banales : les oiseaux sont soit tirés en vol (surtout les rapaces, les Martinets et les Hirondelles) ou tués devant les affûts, lorsqu’ils se posent sur des pieux disposés à cet effet. Les trappes et les filets sont aussi énormément utilisés, souvent avec des " appelants ", pour capturer essentiellement des passereaux, qui sont ensuite tués ou vendus comme oiseau de compagnie.

Comme vous l’aurez donc sûrement deviné, la situation sur le papier est toute différente de celle qui règne sur le terrain. En effet les lois de protection de la nature sont quasi-inappliquées et la police est totalement dépassée. Pour citer un exemple, entre 2700 et 5000 rapaces sont tirés chaque année, alors que tous les oiseaux de proie sont officiellement protégés... L’identification en vol n’est décidément pas le fort des chasseurs locaux !

Mais bien plus que les techniques employées, c’est le nombre et les espèces d’oiseaux tirés qui sont inquiétants ; plusieurs millions de migrateurs finissent chaque année leur périple sur Malte. Les chiffres suivants, publiés par Sultana et Gauci, sont des estimations qui donnent un aperçu de l’ampleur du massacre pour les principales espèces concernées. Le nombre d’oiseaux tirés ou trappés varie d’année en année en fonction de l’intensité de la migration :

Puffins : plus de 2’000 tirés chaque année, principalement des Puffins cendrés qui sont tirés dans les colonies depuis des bateaux.

Hérons et Aigrettes : plus de 5’000 (dont environ 1’000 Hérons bihoreaux)

Canards : entre 1’000 et 1’500

Rapaces : entre 2’700 et 5’000 chaque année. En particulier les Bondrées (500-1000), les Busards (200-400, principalement le Busard des roseaux), Faucon hobereau (400-600), Faucon kobez (150-300), Faucon crécerellette (300-500), Crécerelle (500-1’000), rapaces nocturnes (500-1’000, surtout le Hibou petit-duc)

Caille des blés : 4’000 - 5’000

Râles et Marouettes : 1’000 - 2’000

Limicoles : 15’000 - 25’000

Tourterelle des bois : entre 100’000 et 200’000 individus tirés et entre 20’000 et 40’000 piégés.

Engoulevent d’Europe : 5’000 - 8’000

Coucou , Guêpier et Huppe : plus de 8’000 (même rapport pour chaque espèce)

Martinets et Hirondelles : probablement plus de 40’000 individus tirés chaque année. Les chasseurs les tirent pour s’entraîner ou seulement pour s’amuser !

Alouette des champs : 20’000 - 50’000

Grives : 200’000 - 300’000 (en particulier la Grive musicienne)

Loriot : 5’000 - 8’000

Etourneau sansonnet : 5’000 - 10’000

Bergeronnette printanière : 10’000 - 20’000

Rougegorge : 50’000 - 100’000

Fringilles : plus de 1,5 millions de fringilles tirés, mais aussi capturés chaque année.

Notons que le statut de certaines espèces tirées sur Malte est déjà inquiétant en Europe. Par exemple le Puffin cendré, le Faucon kobez et crécerellette sont considérés en large déclin à travers tout le continent, alors qu’il continuent d’être tirés en nombre important sur cette île. De même chez d’autres espèces comme le Hibou petit-duc, la Tourterelle des bois ou encore l’Engoulevent, on observe maintenant depuis bien des années un faible déclin. Les chiffres ci-dessus concernent les espèces les plus fréquemment tirées, mais d’autres oiseaux, beaucoup plus rares sont parfois la cible des détenteurs de fusil. La petite liste suivante, certes non exhaustive, donne un aperçu de ce qui peut être tiré sur l’île : Butor étoilé (très rare sur l’île, mais cependant 3 individus tués en 1990 et 91), Héron gardeboeuf, Percnoptère d’Egypte, Vautour fauve (le seul individu observé a été tiré !), Balbuzard pêcheur, Faucon pélerin, marouette de Baillon, Avocette, Oedicnème criard, Courlis cendré, Tourterelle maillée, Coucou-geai, Rollier,...

La plupart des cadavres sont de plus abandonnés sur place et j’ai pu observer plusieurs dizaines de Rougegorges et de Grives musiciennes qui gisaient devant des cabanes de chasse. Il faut savoir cependant que sur Malte la chasse est bien plus un sport national et une tradition séculaire qu’une simple nécessité culinaire.

Vous l’aurez compris, l’ornithologie ne se pratique non sans problème sur Malte. Pourtant de nombreux bénévoles de Birdlife Malta ont relevé ce défi et leurs actions ont déjà rapporté de nombreux fruits ; plusieurs réserves ont été crées sur l’île, notamment Ghadira et Is-Simar, les deux principales réserves ornithologiques. Ce sont en fait des séries d’étangs et de vasières, assez proches de la mer. Ces lieux humides ont du être transformés en véritables places fortes, pour en empêcher l’accès aux chasseurs ; des remblais de 2 mètres de haut surplombés de barbelés entourent la zone, renforcés encore par une fosse et des grillages. Et ces précautions ne suffisent pas; quelques oiseaux sont même parfois tirés à l’intérieur de l’enceinte !

Les ornithos locaux misent également sur l’éducation et leur groupe des jeunes pour essayer de changer les mentalités.

Tout cela mérite bien notre soutien ! En vous inscrivant à Birdlife Malta ( environ Fr. 30.- par an), vous soutiendrez les ornithologues locaux et vous serez tenus au courant de l’évolution de l’avifaune maltaise par le biais de leurs brochures et de leur magazine de haute qualité.

BIRDLIFE MALTA
POBox 498
Valletta CMR 01
Malta

site Web : www.geocities.com/RainForest/3211 (un " guestbook " pour les messages est à disposition)

Bibliographie :

- BIRDLIFE MALTA (1996), Birds and the Ballot. Bird Talk n.38, nov./déc. 1996
- COLEIRO, C and MONTALTO, J. A.(1995) Maltese systematic list for 1990-1992. Il-Merill, n.28 -1992-94
- FOURNIER, J. & ISCHI, V. & PERRITAZ, J. (1994), Séjour à Malte de quelques moniteurs des groupes J+N de la LSPN. LE HERON n.176, mars 1994
- SULTANA, J. and GAUCI, C. (1982), A new guide to the Birds of Malta
- TUCKER, G. M. and HEATH, M. F. (1994), Birds in Europe: their conservation status